La famille à l’épreuve du chômage

Lorsqu’une personne se retrouve au chômage, cela bouleverse évidemment toute la famille. Mais si cette épreuve est souvent un ­révélateur des failles de chacun des membres de celle-ci, elle peut aussi en dévoiler les forces.

«J’ai pas été gentil et, à cause de moi, Papa a mal fait son travail et il est tombé au chômage. » Clément, six ans à peine, est persuadé que c’est de sa faute si son père a perdu son emploi. De son côté, Laetitia, trente ans, six mois de chômage, subit les pressions de ses parents, qui la traitent d’« incapable » parce qu’elle panique lors des entretiens d’embauche, qui se soldent par des échecs.
Quant à Valérie, elle confie : « Entre mon compagnon et moi, depuis qu’il a été licencié, les relations sont devenues très tendues, on ne se parle presque plus. » La perte d’un emploi fait souvent basculer les familles dans la précarité, mais peut aussi dégrader les relations du couple et perturber les enfants. « Je n’ai pas remarqué qu’il y avait plus de séparations lors des périodes de chômage, mais celui-ci peut être le facteur déclenchant de crises, quand le couple est déjà fragilisé », constate Laurence De Saint Vincent, conseillère conjugale à l’Association pour le couple et l’enfant (Apce) 75[fn]Site Internet : www.apce75.fr [/fn].

« La perte d’emploi s’accompagne souvent d’une mésestime de soi, d’un sentiment de culpabilité, de honte. Et cela pèse, surtout pour les couples qui se sont construits sur la survalorisation du statut social. Les hommes ont plus de mal à dialoguer et s’enferment davantage sur eux-mêmes », ajoute-t-elle.

Pour sa part, le conjoint peut, sans le vouloir, se comporter de façon « maternante » ou maladroite, avec des petites phrases du type « Allez, courage ! Tu devrais te remuer… », explique Madeleine Cord, psychologue et accompagnatrice à Solidarité nouvelle face au chômage (Snc)[fn]Site Internet : snc.asso.fr[/fn]. « C’est très délicat. Il faut donc faire preuve de beaucoup de vigilance et continuer à maintenir le lien. »

Mais pour Vincent Godebout, délégué général de Snc, où les chômeurs sont appelés des « trouveurs », il est essentiel de « rester actif et réagir ! ». Plus facile à dire qu’à faire ? « C’est pour cela que nous proposons un accompagnement des personnes par des bénévoles. Un moyen de parler de ses difficultés, de ne pas rester isolé. Nous leur disons de ­venir nous confier ce qu’ils ne peuvent pas ou ce qu’ils n’osent pas dire à la maison », précise-t-il.

Beaucoup d’associations existent pour aider les chômeurs, avec leur espace d’écoute, d’accompagnement et leurs actions militantes, elles permettent à ceux-ci d’y voir plus clair. « Même si je trouve des activités à faire en journée – ma recherche d’emploi, m’occuper de mes enfants –, faire partie d’une association m’aide à ne pas me sentir dépendant de ma famille. En effet, j’ai du mal à m’avouer que je suis chômeur, et surtout à l’expliquer à mes enfants », déclare Christophe, quarante-trois ans.

D’ailleurs, comment faut-il parler du chômage à ses enfants, quels mots employer ? « Il faut absolument aborder le problème avec eux, qu’ils soient en bas âge ou adolescents. Car ils sentent les tensions et l’angoisse des parents, souligne Madeleine Cord. Il ne s’agit pas de tout leur dire, mais d’expliquer, en choisissant bien ses mots, la nouvelle situation à laquelle la famille est confrontée, les économies qu’elle devra réaliser, et rassurer les plus petits. »

Car, avec la perte d’emploi, vient l’insécurité financière pour toute la famille. « L’argent, même lorsqu’il y en a, fait souvent l’objet de conflits au sein du couple, explique Laurence De Saint Vincent, il crée un rapport de force, et, quand l’un des deux est au chômage, le sujet devient alors plus délicat. Il peut créer un déséquilibre relationnel important. L’un des membres du couple peut avoir une attitude dominante. Dans ce cas, il faut travailler avec le couple sur ce que représentent la valeur argent, la valeur travail, pour désamorcer les conflits. » Mais le chômage peut aussi, comme toutes les épreuves, souder les liens familiaux : face à la précarité matérielle, on fait front ensemble. « Depuis que je suis au chômage, on invente plein de solutions avec mon conjoint et mes enfants pour faire des économies : collection de coupons de réduction, pique-nique au lieu d’aller au restaurant…, comme si c’était un jeu ! Ça nous aide à supporter les fins de mois difficiles », explique Nathalie.

C’est ce que le sociologue Serge Paugam appelle le « modèle familialiste », dans les Formes élémentaires de la pauvreté (Puf). Les ressources de la famille sont mieux réparties pour faire face aux besoins des différents membres. Ce modèle protège aussi contre l’extérieur et contre une forme de désocialisation. « D’autre part, ajoute Serge Paugam, face à cette épreuve, il y a en effet une remobilisation des liens familiaux qui s’opère. Après une première phase de fragilisation, les personnes vont chercher d’autres formes de compensation en investissant davantage la sphère familiale, et en nouant des liens plus forts avec leurs enfants. »

Le chômage est aussi un moment de retour sur d’autres valeurs et de remise en question à tous les niveaux. « Il est certes une épreuve pour toute la famille, mais je vois surtout des couples qui cherchent à s’épauler, à consolider les liens, à trouver des solutions pour sortir de cette passe difficile », conclut Laurence De Saint Vincent. Une attitude plutôt rassurante.

Et aussi : Agir ensemble contre le chômage, site Internet : www.ac.eu.org
Mouvement national des chômeurs et précaires, site Internet : mncp.fr

 

A lire côté parents
Surmonter le chômage en famille, de Ginette Lespine
et Sophie Guillou, éditions Albin Michel, 4,50 €.
Un hiver avec Baudelaire, de Harold Cobert, éditions Héloïse d’Ormesson (existe aussi en poche), 19 euros.

A lire côté enfants
Mon papa est un zarzouilleur, de Séverine Vidal, illustrations d’Eléonore Thuillier, éditions les P’tits Bérets, 12,90 € (à partir de 3 ans).
Papa et maman sont dans un bateau, de Marie-Aude Murail, éditions Ecole des loisirs, 11 euros (à partir de 12 ans).