Interview : « Il faut valoriser les médecins de santé publique »

Frédéric Pierru, sociologue à l’université de Lille II et chargé de recherche au Cnrs.

 

Comment améliorer la prévention en France ?
On ne doit pas se contenter de faire des incantations, comme c’est le cas aujourd’hui. Il faut augmenter la part de la prévention dans le budget de la santé
et revaloriser tous les acteurs de santé publique, à commencer par les médecins scolaires, qui sont trop souvent considérés comme la dernière roue du carrosse, les médecins
du travail, qui ne sont pas remplacés quand ils partent à la retraite, les épidémiologistes, qui produisent des connaissances… Aujourd’hui, toutes les médecines qui ne sont pas libérales ou hospitalières sont en bas de la hiérarchie médicale. Si vous faites un internat
de santé publique, vous avez plutôt intérêt à devenir directeur de l’information médicale dans un hôpital que médecin. La prévention doit aussi, en étant mieux ciblée, s’attaquer aux inégalités sociales de santé, qui sont en France parmi les plus élevées d’Europe. Qu’un ouvrier vive sept ans de moins qu’un cadre n’est pas une fatalité. Il y a une sorte de déni de ce problème.

Quelles en sont les raisons ?
La prévention est soit médicalisée avec le dépistage
ou la vaccination, soit articulée autour de campagnes d’information publiques. On a une approche très individualiste de la santé, basée sur les facteurs
de risques personnels aux dépens des déterminants sociaux que sont l’éducation, le travail, le logement, les revenus, en bref, les conditions de vie.
Or, la meilleure prévention est de lutter contre les inégalités socio-économiques. Mais c’est plus risqué que de se focaliser sur les comportements individuels. Ce serait reconnaître que les employeurs ont une responsabilité dans la recrudescence des accidents du travail et des maladies professionnelles, que la réglementation n’est pas toujours appliquée… Au lieu de ça, on tape toujours sur les plus modestes, ceux qui vivent le moins longtemps.

Que voulez-vous dire ?
On sait très bien que les comportements sont socialement déterminés et que les plus défavorisés vivent dans les conditions les plus pathogènes.
En orientant la prévention sur la responsabilité de chacun, c’est eux qu’on pénalise. L’autre effet pervers, c’est que ça fait le lit de ceux qui veulent désolidariser le risque santé. Après, il ne faut pas s’étonner qu’il y ait des voix qui s’élèvent pour dire qu’on ne voit pas pourquoi on devrait rembourser un malade atteint d’un cancer du poumon causé par la cigarette alors qu’il était prévenu du risque qu’elle représente.

Frédéric Pierru est l’auteur de l’Hôpital en sursis, idées reçues sur le système hospitalier, éd. du Cavalier bleu, 18,50 e.