Le 18 septembre 2009, le fils d’Anne Dodemant se donne la mort. Dans son livre Même la nuit quand je dors, éditions Albin Michel (13,50 €), elle tente d’apprivoiser l’absence.

 

Ecrire a-t-il été pour vous une sorte de thérapie ?

Sans doute, mais je ne l’ai pas vécu comme ça. J’ai commencé à écrire quinze mois après le décès de Luc, peu avant Noël. Avant, j’en aurais été incapable. Depuis la mort de mon fils, je tenais un journal, mais je n’arrivais plus réellement à écrire. Je ne connaissais plus la syntaxe. L’ordre du monde pour moi avait été bouleversé. Tout avait volé en éclats, et je ne trouvais plus les mots… Et puis brutalement le livre a jailli, comme un élan vital qui s’est emparé de moi. J’ai commencé à écrire et je me suis sentie bien. J’ai écrit pour moi, sans doute, ainsi que pour mes autres enfants… Mais ce livre, je l’ai vraiment rédigé pour les autres, pour ceux qui, confrontés au  même drame, le liraient et pourraient sans doute être aidés, soulagés. Je crois que l’écriture était là, en moi, mais je ne me l’autorisais pas. La mort de Luc a fait sauter les verrous.

Répondrez-vous aux lecteurs qui, probablement, vous écriront ?

J’ai déjà eu beaucoup de retours. Mon livre touche les gens. Car si bien sûr, et c’est heureux, peu de personnes sont confrontées à la mort d’un enfant, mes mots font écho chez tous ceux qui ont perdu un être cher. Perdre un enfant est une situation extrême, bien sûr, mais tout le monde est un jour confronté au deuil, au mur de l’absence contre lequel on vient se cogner. Je prendrais toujours le temps de répondre si on m’écrit. Mais je donnerais toujours la priorité aux parents qui ont perdu un fils ou une fille. A chaque fois que j’apprends la mort d’un enfant, je me dis : « Mon Dieu, mais qu’est-ce qu’ils vont traverser… »

Ce n’est pas le sujet du livre, bien sûr, mais c’est la schizophrénie de Luc qui l’a conduit à la mort.

Oui, la schizophrénie est une maladie qui touche 1 % de la population. Et il y a beaucoup de suicides chez les schizophrènes. Pour Luc, tout a commencé à l’adolescence. Le lycée a été pour lui une période difficile, mais nous pensions, mon mari et moi, qu’il était en crise et que ça lui passerait. Nous n’avons rien vu venir.
Tout a basculé le 31 décembre 1999. Que s’est-il passé ? Probablement un chagrin d’amour, qui l’a brutalement plongé dans un état catatonique. Il disait que des objets lui rentraient dans la tête. Cet épisode a sans doute été un élément déclencheur, comme le cannabis, dont on sait aujourd’hui qu’il peut être aussi un accélérateur. J’ai tout de suite su que c’était grave. Mais il a fallu cinq ans aux médecins pour poser le diagnostic. On ne m’écoutait pas. Dans les maladies mentales, les mères sont toujours suspectées d’être à l’origine du problème.

Il se soignait ?

Il prenait ses médicaments… Ou pas… Quand il les prenait, on avait l’impression qu’il allait mieux. C’était plus calme pour l’entourage. Mais lui le vivait mal. Il disait qu’il ne savait plus qui il était, que les neuroleptiques bridaient des aspects de sa personnalité. Il se sentait devenir insipide.

Vous pensiez qu’un drame pouvait arriver ?

Il m’en avait parlé une fois. Je lui avais dit : « Luc, je t’en supplie, tu nous fais pas ce coup-là. » On lui avait pris à une époque un studio au douzième étage. Quelqu’un de ma famille m’avait demandé : « Tu n’as pas peur qu’il saute ? » Je refusais de vivre en me disant toutes les deux minutes qu’il allait sauter. Je pensais profondément que s’il souhaitait le faire, il le ferait. C’est ce qu’il a fait, pas sous une pulsion, mais en échafaudant une stratégie très élaborée. Il s’est écoulé trois jours entre sa disparition et son décès volontaire par noyade. Il était aussi lucide que possible. Il a laissé une longue et très belle lettre pour expliquer son geste, qui n’était pas un acte de désespoir mais une lumière. Bizarrement, c’était une période où il allait plutôt bien. Il venait de s’inscrire dans un cours de boxe. Il m’avait dit : « Tu viendras me voir et tu seras fière de moi. »

Aujourd’hui, avec trois années de recul, où en êtes-vous ?

Pendant plusieurs mois, lorsque je voyais des personnes âgées, je me disais : « Quelle chance, elles ont. Elles vont bientôt mourir. » Puis le travail de deuil se met en place. Ce n’est pas un processus linéaire. Il y a des améliorations, puis ça recule. Je sais juste que je respire de mieux en mieux durant des plages de temps de plus en plus longues…  Et puis, il y a cette fatigue physique. On ne dit pas assez à quel point le deuil est éprouvant, comme si on vous avait roué de coups.
A la mort d’un enfant, tout explose à l’intérieur de soi. La religion, la philosophie, rien de ce que l’on connaît ne tient la route. On peut même basculer dans l’ésotérisme. Pour moi, la ­créativité par l’écriture a été une manière d’apprivoiser le deuil, ma fille Marie est devenue infirmière dans un service d’urgences, et ce n’est pas anodin. La force de vie l’emporte. Un ami qui a perdu son fils il y a sept ans m’a dit : « Quand Luc est décédé, c’était trop tôt pour te le dire, car tu ne pouvais pas l’entendre, j’aurais aimé te dire : “ On s’en sort, la vie reprend le dessus même si ce n’est plus jamais la même vie. ” » Avec ce livre, c’est ce que j’ai voulu faire passer : « Oui, la mort d’un enfant, on peut vivre avec ça.  »