Internet, la nouvelle façon d’apprendre ?

Le numérique et Internet changent-ils le rapport
des jeunes au savoir, à l’école et aux autres ?
Faut-il avoir peur de ces nouvelles technologies ou,
au contraire, les intégrer dans l’enseignement ?
Quand on parle d’Internet et des technologies de l’information et de la communication (Tic) et de leur influence sur les enfants et les ados, c’est souvent en termes négatifs. Cyber-harcèlement sur les réseaux sociaux, accès à la pornographie, passivité, enfermement dans un monde virtuel… Certains, tels les Américains Maryanne Wolf, psychologue du développement, ou le romancier Nicholas Carr, estiment que l’usage intensif d’Internet nuit à la concentration. Selon eux, Internet promeut une forme de lecture superficielle au détriment d’une lecture approfondie.

L’universitaire américaine Patricia Greenfield, spécialisée en psychologie, a écrit qu’Internet développe nos capacités visuelles et spatiales mais affaiblit notre pensée critique et notre imagination.

La mémoire libérée

Pour d’autres chercheurs, le numérique nous fait basculer dans une nouvelle civilisation, après celle de l’oral puis celle de l’écriture, du livre et de l’imprimerie. Mais vingt ans de recul ne suffisent pas pour en mesurer les effets ! Jean-Michel Fourgous*, auteur d’un rapport parlementaire, « Réussir l’école numérique », estime que l’intelligence n’est pas moins sollicitée, mais qu’elle l’est différemment. « Nos enfants aiment travailler en équipe et possèdent une culture numérique transversale intuitive. Ils ont compris la force du groupe, de l’entraide et du travail collaboratif. »

Leur raisonnement n’est peut-être pas déductif, mais ils procèdent par un tâtonnement, essais-erreurs, qui privilégie l’inventivité et l’innovation.
Et Serge Tisseron d’aller plus loin : « La culture numérique cultive des processus cognitifs et des stratégies d’apprentissage que la culture du livre laissait en friche. Elle favorise la pensée en réseau, circulaire, par opposition à celle du livre, qui est linéaire. A l’apprentissage par cœur, on substitue un travail avec diverses sources que l’on croise, compare, afin d’en tirer une information pour un usage précis », écrit le psychiatre et psychanalyste, directeur de recherche à l’université Paris Ouest-Nanterre.

« Les ordinateurs nous ont libérés de l’écrasante obligation de nous souvenir. Du coup, nos neurones se trouvent disponibles pour des tâches supérieures et plus humaines : la création par exemple », affirme le philosophe Michel Serres. Le numérique nous fournirait même des assistants externes qui, comme un disque dur, libèrent notre mémoire des informations inutiles : numéros de téléphone, dates de naissance… « La culture numérique nous aide à mieux structurer notre analyse. Ça compense peut-être l’amnésie qui nous gagne ? » s’interroge pour sa part le psychologue Howard Gardner. Mais attention, prévient Serge Tisseron : à l’instar de la culture du livre, celle des écrans nécessite une éducation pour que les enfants ne se perdent pas dans le cyberespace. Et ça ne les dispense pas d’apprendre à réfléchir, à analyser. Cela passe par les enseignants et les parents.

Quant aux réseaux sociaux, comme Facebook, ils donnent aux adolescents la possibilité de se présenter de façon valorisante et créent du lien social. « Cela peut permettre aux ados d’exprimer une souffrance dans le cyberespace. Il faut arrêter de ne voir dans la cyberculture qu’une menace ! » constate le psychologue Yann Leroux lors d’un colloque sur les cybercultures, organisé à Paris en juin dernier par l’association Enfance&Psy, avant d’ajouter, à propos des blogs, « c’est là qu’on découvrira les Baudelaire et Rimbaud de demain ! ».

Au niveau scolaire, « les enseignants deviennent passeurs plutôt que détenteurs de savoir. L’enseignement, comme le travail, est de moins en moins “vertical” mais de plus en plus “horizontal”, collaboratif, mais cela suscite la peur que ça change le rapport au savoir », explique, toujours lors de ce colloque, Benoît Virole, docteur en psychopathologie. Cela implique une perte de pouvoir des enseignants, d’où sans doute la lenteur avec laquelle les choses évoluent ! Aujourd’hui, selon une étude de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) de 2010, seuls 5 % d’entre eux utilisent ces outils quotidiennement en cours, essentiellement en langues, technologie, Svt et mathématiques.
« Le numérique peut aussi raccrocher des enfants déscolarisés. Face à des troubles de l’apprentissage, les jeux vidéo sont des médiateurs », reprend Benoît Virole. L’apprentissage par le jeu – learning game ou serious game* – permet à l’enfant de gérer une situation de crise, d’être reconnu par les autres, etc. Pour Serge Tisseron, « cela le valorise et, s’il se trompe…, ce n’est pas lui mais son avatar ! L’erreur n’est plus une angoisse, mais un moyen de progresser ». Certains pensent même que le numérique peut contribuer à l’égalité des chances…

Pas la peine d’inventer des pédagogies pour intégrer le numérique : elles existent déjà ! Ce sont celles de type Freinet et Bloom, qui, dans la première moitié du xxe siècle, créaient des dispositifs permettant à chaque enfant d’avancer à son rythme. Grâce aux environnements numériques de travail (Ent) à l’école, les pédagogies différenciées sont plus faciles à mettre en place [fn]Réussir à l’école avec le numérique.
Le guide pratique, éditions Odile Jacob, 18,90 e[/fn]. 

En savoir plus

« Mon cerveau face aux écrans : un trésor
à préserver », livret gratuit de l’Académie
des sciences avec le soutien de l’Institut
national pour l’éducation à la santé (Inpes).
Blog de Serge Tisseron : sergetisseron.com