John Virapen, ancien directeur du laboratoire américain Eli Lilly, en Suède, est l’auteur d’un livre effrayant, Médicaments : effets secondaires, la mort[fn]Editions du Cherche Midi, 18,50 €. Traduit et préfacé par le Pr Philippe Even.[/fn]. « Je n’ai évidemment tué personne directement, confesse-t-il, mais aujourd’hui je ne peux pas ne pas me sentir responsable en partie de ces morts. J’ai été un instrument, un exécutant, mais consentant, aux mains de l’industrie… J’ai été certes manipulé, mais sans me poser de questions. J’ai vendu mon âme au diable. »

Escamotés, les suicidés au cours de la phase d’essai du Prozac…

Ce qu’a fait ce haut dirigeant repenti ? Aider la firme à promouvoir le Prozac, resté longtemps numéro un mondial des ventes d’antidépresseurs, alors qu’il en connaissait les effets indésirables, notamment le risque suicidaire. Il raconte les essais cliniques tronqués, les études falsifiées, le marketing à outrance, les leaders d’opinion au service de la firme, les experts « achetés », les mises sur le marché hâtives… « Quand un essai est mené à son terme, tous les résultats doivent être publiés, mais si l’essai est prématurément arrêté, cela n’est malheureusement pas exigé par les autorités de santé […]. De même, les décès qui se produisent pendant les essais cliniques sont classés “ secret industriel ” ou “ perdus de vue ” par les compagnies, qui ne sont pas tenues de les communiquer aux autorités. Toute la procédure vise à protéger l’industrie pharmaceutique, mais pas les malades », dénonce-t-il.
A propos d’un expert au ministère de la Santé, rémunéré par Eli Lilly, l’auteur rapporte : « On faisait surtout appel à lui en cas d’attaque contre nos produits dans les médias, souvent à propos d’effets secondaires. Il écrivait immédiatement des articles en notre faveur dans les journaux médicaux. Le microcosme médical était rassuré, la grande presse n’en parlait plus. »
Et puis il y a cet autre expert auquel Eli Lilly a fait appel et qui, pour 20 000 dollars, a émis un avis quelque peu « orienté » sur le Prozac afin d’accélérer sa commercialisation. « Dans le dossier initial, voici un exemple de ce que l’on pouvait lire, témoigne John Virapen : “ Sur dix personnes ayant pris le principe actif, cinq eurent des hallucinations et firent une tentative de suicide, dont quatre avec succès. ” A la place, on lisait désormais que ces cinq patients avaient “ présenté divers effets secondaires. ” Escamotés, les suicidés sous Prozac au cours de la phase d’expérimentation. »
Autre révélation : la firme a annoncé que 6 000 patients avaient testé la molécule avant son autorisation. En réalité, selon l’auteur, si on exclut les protocoles peu rigoureux sur le plan scientifique, les volontaires qui ont arrêté le traitement rapidement, etc., seuls 286 ont réellement participé à des études complètes d’au moins quatre à six semaines, et… 63 à des études d’au moins deux ans. Cela n’a pas empêché que, dès sa sortie, le Prozac soit prescrit à des millions de personnes dans le monde, rapportant 500 millions de dollars. Business is business.