Francine et Jean-Guy (68 et 74 ans).
“Notre fille Bénédicte est morte de la maladie de Creutzfeldt-Jakob en mai 1993. Elle avait vingt ans. C’est la 21e victime de l’hormone de croissance, qu’elle a prise pendant deux ans, entre 1984 et 1986, à raison de deux injections par semaine. On a obéi à ce traitement car il venait de l’Institut Pasteur, on avait confiance.
Vers l’âge de dix-huit ans, Bénédicte a commencé à avoir des crises d’angoisse puis des troubles de la marche et de la vue. Ses examens médicaux étaient normaux. Aucun médecin ne comprenait. On a consulté des psys qui nous ont dit que c’était dans sa tête, qu’elle voulait se faire plaindre et revenir à l’état de bébé. Elle a été hospitalisée en psychiatrie à l’hôpital de Bordeaux jusqu’au jour où j’ai été convoquée par un pédiatre qui m’a dit que ma fille était perdue, qu’elle avait la maladie de Creutzfeldt-Jakob.
Mon mari et moi avons décidé de déposer plainte au pénal tout de suite.
A la mort de Bénédicte, nous venions d’avoir un petit-fils. A la fin du procès, il a passé son bac. Il y a eu dix-huit ans de procédure, six mois de procès,
et rien, aucune condamnation. Deux des inculpés sont même morts avant la fin. Il y avait pourtant de quoi mettre les principaux coupables en prison. On nous a menés en bateau en nous faisant croire que justice nous serait rendue.
Cette instruction, c’est un hochet qu’on nous a donné pour faire un peu de bruit, mais je suis sûre que dès le départ, en haut lieu, l’institution judiciaire savait qu’on perdrait. On nous a fait raconter notre drame devant tout le monde, on a dépensé une énergie colossale et beaucoup d’argent pour nous battre. A l’arrivée, on a eu le sentiment de ne pas être écoutés.
La souffrance et le désespoir des familles sont énormes. J’éprouve un immense sentiment d’injustice. J’ai compris qu’on ne pouvait pas avoir gain de cause contre des « gros bonnets ». Les inculpés étaient d’éminents membres de l’Institut Pasteur, de grands mandarins. Ils avaient des grands noms du barreau de Paris pour se défendre, payés par l’Etat puisque Pasteur est un organisme public.
Lors du procès, ils répondaient avec une arrogance insupportable. Cela m’aurait fait du bien qu’ils nous demandent pardon. Ils ne l’ont pas fait. Ma colère serait tombée. Je n’aurai eu que de la peine. Là, j’ai de la haine. Aucune faute n’a été reconnue. Un présumé coupable a même reçu la Légion d’honneur pendant sa mise en examen. C’est une honte.
Maintenant, mon combat est d’obtenir une indemnisation pour les quelque 800 jeunes ayant été traités avec cette hormone empoisonnée en France
et qui sont dans une profonde détresse, car ils ne savent pas s’ils vont développer la maladie ou non. Il ne faut pas qu’on les oublie.”

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