Professeure de philosophie dans un lycée bordelais, Florence Ehnuel vient d’écrire un livre qui brise le silence sur un sujet tabou : le bavardage.
Ecrire un livre sur le bavardage, quelle drôle d’idée…

C’est ce qu’on m’a dit. Mais je suis enseignante depuis vingt ans et le bavardage est le seul problème que je n’ai pas réussi à résoudre. Contre le manque de travail, les retards, j’ai trouvé des solutions, mais le bavardage, je trouve ça terriblement difficile à régler.

Au début, je croyais que ça venait de moi, que je ne faisais pas de cours assez intéressants. Je n’ai cessé de me remettre en cause, mais, brutalement, j’ai eu comme un déclic : le problème ne venait peut-être pas de moi.

Vous décidez alors d’écrire un livre ?

Oui, ce qui me donne l’occasion d’aborder cette question avec des collègues. A ma grande stupeur, je me suis rendu compte que le bavardage était un sujet tabou. Avouer que nos élèves bavardent, c’est implicitement reconnaître que nos cours sont ennuyeux ou que l’on n’a pas d’autorité. Alors, tout le monde souffre en silence et fait bonne figure.

Avez-vous l’impression que la situation se dégrade ?

Oui, considérablement. Aujourd’hui, dans une classe, un tiers des élèves ne peut pas s’empêcher de bavarder, un tiers se laisse entraîner, les autres étant plutôt calmes.

Je pense qu’il y a deux raisons à cette évolution. La première, qui est plutôt positive, c’est que depuis une vingtaine d’années, on dit qu’il faut écouter l’enfant et qu’il prenne la parole. Mais cela a eu des conséquences auxquelles le corps enseignant ne s’est pas forcément adapté. La seconde, qui me paraît bien plus pernicieuse, est que nous avons basculé dans une société très narcissique où, lorsque l’on a quelque chose à dire, eh bien, on le dit, ici, maintenant et tout de suite.

On le voit bien avec les réseaux sociaux, Twitter et les smartphones, les ados ne cessent de communiquer en temps réel. Alors, dans cette culture, s’imposer le silence durant une heure, c’est, pour certains, presque impossible.

Qu’en tirez-vous comme conséquence ?

Qu’il est devenu difficile d’instaurer une bonne relation pédagogique. Pour les élèves, le bavardage est devenu un ­besoin naturel incontrôlable. Je compare ce phénomène à celui qui consiste à ne pas maîtriser ses sphincters.

D’ailleurs, c’est un autre constat que je fais : de plus en plus d’élèves sortent pendant le cours pour aller aux toilettes parce qu’ils ne peuvent pas tenir une heure. En terminale, cela pose question… C’était impensable il y a quelques années.

Le bavardage ne dépasse-t-il pas le cadre de la classe ?

Tout à fait ! Chez les adultes, la tendance est la même. Il suffit d’assister aux réunions entre professeurs ou d’aller au cinéma. De plus en plus de gens parlent comme s’ils étaient chez eux ou envoient des Sms pendant le film…

Depuis cette prise de conscience, comment agissez-vous ?

J’applique des sanctions graduées, sans état d’âme. J’essaie aussi de diversifier ma pédagogie. Mais je pense qu’en amont, il y a un travail à faire. Comme on apprend à lire et à compter, il faudrait réapprendre à se taire et à écouter, ce qui n’empêche pas une prise de parole, mais dans un cadre.

Certains professeurs des écoles font circuler un bâton de parole aux enfants, comme celui utilisé dans les tribus indiennes. Pourquoi pas ? Il faut inventer. Et puis, les parents ont bien sûr un rôle immense à jouer dans cette éducation. 

Le Bavardage : parlons-en enfin, éditions Fayard, 14 euros.
Florence Ehnuel a aussi créé un blog sur le sujet :
http://bavardage
parlonsen.fr