Les dossiers de Viva
Novembre 2018

Face au vieillissement, quels engagements ?

Grâce aux progrès de la médecine, on vit de plus en plus vieux… Mais pas toujours en bonne santé.

Les structures de soins et d’accueil de ces papy-boomers ne suivent pas forcément. Les personnels sont débordés, les familles souffrent. Les plans dépendance sont sans cesse repoussés. Il est temps de prendre le problème à bras-le-corps.

Selon un rapport du Haut Conseil du financement de la protection sociale, la France comptera entre 1,7 et 2,2 millions de personnes âgées dépendantes en 2040, soit deux fois plus qu’aujourd’hui. Le défi est immense, aussi bien en matière de santé (explosion du nombre de malades chroniques)
que d’infrastructures et de services (création de nouveaux Ehpad, domotique, accompagnement à domicile…).

Or, les gouvernements successifs ne semblent pas avoir pris la réelle mesure du problème. Et si l’allocation personnalisée d’autonomie (Apa) – 5 milliards d’euros de prestations versées chaque année – permet une prise en charge partielle des frais engagés en Ehpad ou à domicile, elle est loin de résoudre les difficultés auxquelles sont confrontées les familles. En mars dernier et pour la première fois, aides-soignants, infirmiers, encadrants d’Ehpad manifestaient dans toute la France pour dénoncer des conditions de travail de plus en plus intenables et pour témoigner de la façon indécente dont vivent parfois les personnes âgées dans ces établissements.

Quant à celles qui restent à domicile, la société ne prévoit pas grand-chose pour elles. En tout cas, on est loin d’un service public du grand âge qui permettrait la mise en oeuvre d’une politique universelle et cohérente pour tous nos aînés, et pour chacun d’entre nous demain. On laisse les familles se débrouiller comme elles peuvent, faisant peser sur les aidants le poids de la prise en charge.

Le 13 juin dernier, Emmanuel Macron choisissait le Congrès de la Mutualité française à Montpellier pour annoncer une loi sur le financement
de la dépendance avant la fin de 2019. Ce n’est pas un hasard. La Mutualité propose déjà de nombreux services et structures pour le grand âge. Mais elle devra sans doute jouer un rôle plus important encore dans les prochaines années. « Nous devonsavoir un débat national, indispensable pour répondre au nouveau risque de la dépendance, cette nouvelle vulnérabilité sociale » du grand âge.
Le chef de l’État dénonçait un « échec collectif » sur cette question. Alors chiche ! Cette loi, qu’il appelle de ses voeux, sera-t-elle à la hauteur des enjeux démographiques ? En tout cas, c’est un choix politique majeur et clair qui devra être fait. Celui d’une société du chacun pour soi dans laquelle seuls ceux qui en ont les moyens pourront trouver des réponses à leurs besoins ou celui d’une solidarité nationale, collective, organisée, permettant à tous de vieillir dignement.

La réponse mutualiste

Le mouvement mutualiste gère aujourd’hui, répartis dans tout le pays, 522 établissements et services médico-sociaux à but non lucratif pour les personnes âgées : hébergement (personnes dépendantes, logements-foyers, petites unités de jour, etc.), services de soins infirmiers à domicile, prestataires d’aide
à domicile (ménage, repassage, bricolage, jardinage, accompagnement…), services de téléassistance, ateliers mémoire…

Retrouvez toutes ces réalisations sur le site
www.generationsmutualistes.fr

Ehpad éreintés

On le sait, un jour arrive où l’on ne peut plus rester chez soi… La maison de retraite ou l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) devient l’inévitable dernière étape. Est-ce à dire qu’on doit y être maltraité ? Si parfois des expériences y sont menées pour que la vie des pensionnaires reste riche, ce n’est malheureusement pas toujours le cas.

« Sept minutes, c’est le temps que j’ai pour faire la toilette d’un résidant… », dénonce une aide-soignante en Ehpad, à l’issue d’un tour de France des hôpitaux organisé en juin dernier par des parlementaires de la gauche républicaine.

« Davantage de moyens humains pour plus de dignité », c’est avec ce slogan que, début 2018, médecins, infirmiers, aides-soignants et familles descendaient par milliers dans la rue pour dénoncer une situation intolérable.
Tous ont raconté les journées à rallonge, le quotidien épuisant et l’indignation face aux conditions de vie des résidants : dîners expédiés à 18 h 30,
confinement dans les chambres, voire dans les lits, absence d’infirmières de nuit…
Prendre en charge les aînés
Les personnels réclament un ratio de 1 soignant pour 1 résidant – il est de 0,6 pour 1 aujourd’hui. Ils réclament également un financement pérenne
et solidaire de l’aide face à la perte d’autonomie, des revalorisations de salaires, l’amélioration des perspectives de carrière et l’arrêt des suppressions de postes. Car c’est la question du recrutement qui est posée. Exténuants, mal payés, peu valorisés, ces métiers ne suscitent guère de vocations. Or, la demande en personnel va exploser dans les prochaines années. « C’est aussi le secteur professionnel où il y a le plus d’accidents du travail et d’absentéisme pour maladies », déplore Pascal Champvert, président de l’Association des directeurs au service des personnes âgées. Cet infatigable militant de la cause du grand âge insiste :
« La situation est dramatique. Quand le ministère des Finances comprendra-t-il enfin qu’investir dans la prise en charge de nos aînés n’est pas un coût, mais une nécessité en termes économiques et éthiques ? »

Nous soutenons le principe d’un financement basé sur la solidarité nationale

Interview de Patrice Fort, chargé des questions de dépendance et de perte d'autonomie au sein de la Fédération des mutuelles de France

Quelle est votre analyse de la situation en matière de prise en charge de la dépendance et de la perte d’autonomie ?

Tous les pays occidentaux sont confrontés à la même problématique. Dans ce domaine, les besoins financiers et de services vont exploser dans les quinze prochaines années. De 30 milliards d’euros, ils passeront progressivement, en France, à 50 milliards. Tout le monde le sait, toutes les études l’annoncent, et pourtant les mesures prises demeurent dramatiquement loin des enjeux. Si on ne met pas en place des dispositifs pérennes, c’est une catastrophe sanitaire qui s’annonce.
Le mouvement social récent dans les Ehpad en est un premier signe. En Europe, certains Etats, comme la Suède, ont choisi de s’appuyer principalement sur la puissance publique, d’autres se tournent vers le privé, ou laissent ce dossier aux initiatives individuelles.
En France, la situation se caractérise par la multiplicité des intervenants :
publics, associatifs ou privés. On explique généralement cette complexité par le mille-feuille administratif français, mais aussi par le fait que la dépendance est au carrefour de deux univers, le médical et le social, et fait appel à des services et à des circuits de financement différents.
Complexe et parfois inégalitaire, ce système laisse aussi à la charge des familles une somme évaluée à près de 6 milliards d’euros, à laquelle
il faut ajouter l’engagement quotidien et non quantifié de milliers d’aidants, principalement familiaux, et les coûts sanitaires, sociaux et financiers qu’il représente.

Que préconisez-vous ?

Aux Mutuelles de France, nous soutenons résolument le principe d’un financement basé sur la solidarité nationale. Qu’on le nomme cinquième branche, cinquième risque ou fonds national importe peu. Nous parlons là d’un risque universel qui peut toucher chacune et chacun d’entre nous. Les réponses doivent donc être collectives et solidaires. Sur cette base, on peut imaginer que les mutuelles prennent leur part, par des prestations spécifiques, par la mise en place de services à la personne, par des prises en charge ciblées, par des outils de prévention retardant le placement en institution.
Toutes choses qu’elles font déjà, mais qui pourraient être développées.
On peut imaginer aussi, comme le propose la Mutualité française, qu’elles participent directement, et conjointement avec l’Etat, au financement de la dépendance et de la perte d’autonomie. Pourquoi pas ? Mais cette participation
éventuelle devrait s’accompagner d’un engagement ferme des pouvoirs publics
à réexaminer le montant des taxes qui pèsent sur les contrats santé, et qui, dans ce domaine comme dans d’autres, limitent et entravent leur capacité d’initiative.

Aidants laissés pour compte

Ils sont 8,3 millions en France. Ce sont les aidants familiaux, en majorité
des femmes, elles-mêmes déjà âgées. Ces travailleurs invisibles – vous, nous, car nous sommes tous potentiellement concernés – sont épuisés, physiquement et psychologiquement à bout. Selon la Dress, le stress, l’anxiété et le surmenage sont exprimés par les trois quarts des aidants. Ils s’accompagnent de troubles musculo-squelettiques et de douleurs articulaires.
Par manque de temps, ou poussés par la nécessité de rester constamment
près de leurs proches, les aidants sont souvent dans l’incapacité d’aller consulter leur médecin pour eux-mêmes. Un tiers des aidants meurent avant le proche qu’ils accompagnent. Ce chiffre monte à 40 % pour les aidants de malades Alzheimer.

Familles en souffrance

Cette situation entraîne de véritables drames humains : la culpabilité de ne pas pouvoir faire plus pour ses proches se transforme parfois en haine pour ce conjoint ou ce parent dont l’accompagnement transforme le quotidien
en enfer, affecte les loisirs, les vacances, et conduit certains conjoints au suicide, lesquels ne voient pas d’autre issue à la solitude.
Aider exige un engagement plus qu’à plein temps, et souvent des investissements financiers considérables : dramatique lorsqu’on travaille, qu’on arrive à peine soi-même à joindre les deux bouts ou que l’on aimerait aider ses enfants ou ses petits-enfants. Derrière une personne dépendante, c’est toute une famille qui est en souffrance. Ce travail gratuit représenterait autour de 10 milliards d’euros s’il était rémunéré comme celui de professionnels, soit 0,7 % du Pib. Les associations demandent que ces bénévoles de l’ombre obtiennent la reconnaissance qu’ils méritent. Elles sont peu entendues. Les chantiers sont nombreux : indemnisation du congé de proche aidant, dispositifs permettant de concilier aide à un proche et activité professionnelle – un jour par semaine, par exemple, pour accompagner la personne âgée à l’hôpital, des durées variables
car non prévisibles, création de places d’hébergements temporaires dits « de répit » pour que les familles puissent souffler. Développer, pourquoi pas,
le baluchonnage – des personnes s’installent au domicile de la personne dépendante quand les aidants sont en vacances –, un concept québécois très efficace qui peine à se développer en France, en raison de son coût.
Un coût, certes, mais bien en deçà de celui à payer pour des aidants épuisés, bien souvent en arrêts maladie ; bien moindre également que les hospitalisations des personnes âgées aux urgences ou leur placement en Ehpad.

Qui doit financer la dépendance ?

Le coût actuel de la dépendance est estimé à 30 milliards d’euros, dont 6 milliards à la charge des familles. Dans une trentaine d’années, ce budget va presque doubler, pour atteindre 50 milliards d’euros. Les dépenses qui pèsent sur les familles devraient suivre la même trajectoire et doubler elles aussi.
Quelles solutions ? De manière générale, les Français estiment que c’est la Sécurité sociale qui devrait contribuer en priorité au financement de la prise en charge de la dépendance (64%), devant les mutuelles (49%) et les personnes elles-mêmes via leur épargne (24%). D’ailleurs, quand on les interroge sur différentes pistes pour financer la perte d’autonomie, ils privilégient nettement celle d’une prise en charge par la Sécurité sociale (57%), devant une assurance-dépendance obligatoire pour tous (33%) et une nouvelle journée de solidarité (7%).
A savoir :
- 1 949 € par mois, c’est le prix moyen d’un Ehpad en France. Le montant moyen
des retraites est de 1 365 €.
- 8,3 millions d’aidants en France. 53 % sont des femmes, 57 % des conjoints,
17 % des membres de la famille.

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