La mort, le Pr François Damas la connaît bien. Il la côtoie presque tous les jours dans le service de réanimation dont il est le chef au centre hospitalier régional de la Citadelle à Liège, en Belgique. Ce n’est pas celle-là qu’il raconte dans son livre[fn]La Mort choisie, comprendre l’euthanasie et ses enjeux, préface de Martin Winckler, éd. Mardaga, 18 euros.[/fn], mais la fin de vie décidée en toute conscience, « qui permet de mourir les yeux ouverts, sans plus aucun artifice médical » : l’euthanasie.

2 à 3% des médecins pratiquent l’euthanasie

Discutée en France, cette pratique est autorisée en Belgique depuis 2002, où la loi la considère comme un acte de soin. La bataille n’a pas été facile : « Il y avait des résistances majeures des instances religieuses et médicales et, encore aujourd’hui, seuls 2 à 3 % des médecins la pratiquent », affirme François Damas, qui, lui, a choisi d’accompagner les patients qui en font la demande parce que « le médecin a pour rôle que la mort soit humaine ». Il insiste cependant : « Ce n’est pas lui qui décide, mais le patient. » Un malade pour qui la mort est le dernier horizon, la solution ultime.

« Dans 80 % des cas, les personnes souffrent d’une maladie grave depuis longtemps. A un moment, elles savent qu’elles entrent en phase terminale, le médecin le sait, leur entourage aussi. Elles font la balance entre ce qui est encore tolérable et ce qui ne l’est pas », relate le docteur. Les 20 % restants sont pour la plupart des gens qui ont mené leur vie tambour battant et qui évoquent l’euthanasie très tôt lorsqu’ils tombent malades.

Ils sont soulagés quand j’accepte

Avant l’injection fatale, François Damas rencontre les patients plusieurs fois pour s’assurer de leur décision. La loi prévoit aussi qu’ils laissent une trace écrite de leur demande et qu’un deuxième avis médical soit donné pour constater qu’ils sont bien « en souffrance constante et incurable ». Après dix ans, le médecin est toujours frappé par le soulagement qui s’empare d’eux quand il accepte de les prendre en charge. « Alors que la moitié sont déjà passés par les soins palliatifs, c’est comme s’ils étaient enfin entendus et qu’ils ­pouvaient poser leur sac, confie-t-il. J’ai eu le cas la semaine dernière avec un homme de soixante ans atteint d’un cancer ­digestif incurable, qui m’était envoyé par son ­médecin traitant. Il n’arrivait plus à s’alimenter et était obligé de se promener avec un seau pour régurgiter. Quand il m’a ­exprimé sa volonté d’être euthanasié, je l’ai senti très inquiet. Dès que je lui ai dit que j’acceptais de l’aider, il est devenu plus serein. Sa femme m’a avoué que, ­pendant les quelques semaines précédant sa fin de vie, il avait été dans une quiétude qu’elle ne lui avait plus connue depuis des années. »

Une fois, la personne a changé d’avis

Pour autant, nombreuses sont encore les personnes qui renoncent à leur projet d’euthanasie sous la pression de leur médecin ou de leur entourage. En revanche, rares sont celles qui changent d’avis au dernier moment. « Ça m’est arrivé une fois, précise François Damas. Quand je suis arrivé, le jour J comme convenu, le vieux monsieur s’est rétracté. On a ouvert une bouteille de vin et on a bu un verre ! »

Il s’écoule quelques semaines, parfois des mois, entre la première et la dernière rencontre du médecin et du patient. Environ 50 % des euthanasies sont réalisées à domicile, 45 à 47 % à l’hôpital, le reste en institution. Lors de l’ultime rendez-vous, François Damas réexplique au patient et à sa famille comment les choses vont se dérouler : la préparation de la perfusion, l’injection qui va les endormir très vite comme une anesthésie générale, le dernier soupir… « Les patients me disent souvent “ merci de ce que vous faites ”. Certains s’habillent en costume cravate. Je leur rappelle que je n’injecte rien sans qu’ils me fassent un petit signe de la main, qu’ils doivent prendre leur temps, que le geste est irréversible. Souvent le malade est entouré de ses proches, il arrive qu’on soit 20 ou 30 avec lui, comme avec cet ex-ministre, rapporte le médecin. Il a dit un mot à chacun des membres de sa famille puis au revoir avant de me faire signe. C’était très émouvant. » Après, « c’est comme dans les enterrements où on pleure et on rit à la fois, dit-il. J’ai parfois la larme à l’œil, mais ce n’est pas grave car j’ai le sentiment de rendre service ».

Les demandes n’augmentent pas

Une chose est sûre, depuis la légali­sation, les demandes d’euthanasie augmentent mais n’explosent pas : il y en avait 300 en 2003 et 1 808 en 2013. « Cela ­représente 1,8 % des décès en Belgique, on n’ira pas au-delà de 3 %, estime le ­spécialiste. Il y a beaucoup de fantasmes, de définitions à l’emporte-pièce, d’idées ­arrêtées… autour de l’euthanasie. Le patient ne choisit pas entre la vie et la mort, mais sa fin de vie. »