Si notre société ne s’emploie plus à contrarier les gauchers, elle demeure conçue par et pour les droitiers. Les gauchers doivent sans cesse s’adapter. Un atout s’ils sont conscients des spécificités de leur fonctionnement.
Notre vocabulaire exprime la discrimination qui frappe toujours les gauchers. On dit d’une personne qu’elle est adroite ou gauche. Une personne habile des deux mains est appelée ambidextre, ce qui signifie « deux mains droites ». Tandis qu’une personne malhabile s’entendra dire qu’elle a « deux mains gauches ». « Dans le sens commun, le gaucher se définit essentiellement par l’utilisation de sa main gauche : on n’évoque pratiquement pas le pied, l’œil et l’oreille » constate Joëlle Morice Mugnier, psychopraticienne de la méthode Vittoz(1), elle-même gauchère et auteure de Gauchers en difficulté. La latérapédagogie, une richesse inexploitée (éditions Pierre Téqui). Cette particularité est diversement appréciée dans le monde. « Actuellement, on estime à 14 % le nombre de gauchers en France et en Europe. En Orient, où il existe de fortes interdictions de se servir de la main gauche, ils ne sont que 3 ou 4 %. Aux Etats-Unis, où on a laissé plus tôt qu’en France les gauchers utiliser leur main dominante, ils sont 33 % », détaille Joëlle Morice Mugnier. Autrefois, pour faire passer aux gauchers le goût d’employer leur main gauche, on recourait à toutes sortes de brimades et sévices. Depuis les années 1950, il est généralement accepté de ne pas contrarier l’usage de la main gauche. Néanmoins, notre société demeure fondamentalement adaptée aux droitiers, qu’il s’agisse des poignées de main, des tire-bouchons, des cutters, sans compter les poches intérieures des vestes (à gauche pour y placer un objet avec la main droite), les boutons de déclenchement des appareils photographiques, la position des couverts à table, la validation du titre de transport dans le métro, etc.

Du matériel adapté

« Lorsque j’étais enfant, je me sentais malhabile quand je coupais une feuille avec des ciseaux, se souvient Isabelle, 47 ans. Maintenant on trouve des ciseaux pour gaucher dans tous les supermarchés. Des sites spécialisés proposent du matériel adapté pour l’école, la cuisine, le bricolage, etc. Ma fille, gauchère comme moi, n’a pas rencontré de difficultés. » Si les chiffres du pavé numérique sont souvent à droite sur les claviers et que les souris sont conçues pour des droitiers, l’ordinateur s’avère globalement un bon outil pour les gauchers. « Il existe des souris spéciales, note Joëlle Morice Mugnier. Le clavier offre une grande maniabilité. Statique, il n’oblige pas à déplacer les mains de gauche à droite. Plus que par les outils, le gaucher est contrarié par ce sens de l’écriture, de la lecture, voire de la pensée. » Une petite expérience permet de mieux comprendre. Si l’on tend les bras devant soi et qu’on ouvre l’un et l’autre successivement, on voit que le sens d’ouverture du bras droit est de gauche à droite, mais celui du bras gauche est de droite à gauche. Or l’ouverture de gauche à droite est la seule reconnue pour écrire, lire, réfléchir. Nos pensées, comme la représentation du temps, sont en effet également formatées par ce sens : passé à gauche, avenir à droite, pour ne donner que cet exemple.

Les gauchers ont des atouts

Ce qui semble logique pour un droitier ne l’est pas pour un gaucher, qui devra contrarier son élan naturel vers la gauche. « Il existe encore un pas à franchir : permettre aux gauchers d’investir leur sens d’ouverture droite-gauche, explique Joëlle Morice Mugnier. Ce peut être en dessinant des pré-graphies (boucles, ponts, cuvettes, etc.) de droite à gauche, ce qui permet au cerveau de fonctionner selon sa normalité. Il est possible aussi d’écrire dans ce sens sur un papier calque pour que les droitiers puissent lire en tournant la page, ou tout simplement de signer ou de tracer des traits de droite à gauche. Il s’agit de trouver un équilibre entre son fonctionnement et l’adaptation au système. » Les gauchers ont des atouts. On les dit plus créatifs. Habitués à jongler entre les deux hémisphères, tennismen, boxeurs, pongistes et escrimeurs gauchers sont plus performants. De façon générale, les gauchers ont plus de souplesse cérébrale parce qu’ils doivent davantage s’adapter à des situations différentes. « Cela décuple leurs capacités, affirme Joëlle Morice Mugnier, mais à condition qu’ils puissent utiliser leur sens d’ouverture. » Corinne Renou-Nativel (1) Méthode de rééducation psychosensorielle