Entretien : « J’étais en train de devenir maltraitante »

L’interview du mois…
Stéphanie allenou

Votre livre témoigne de l’épuisement des mères de famille. C’est votre histoire que vous racontez ?

Tout à fait. Il y a quelques années, j’étais en congé parental, maman de trois petits en bas âge non scolarisés, je me suis retrouvée au fond du trou. Je suis passée en quelques mois de l’état de maman comblée de trois enfants désirés à celui d’une mère qui ne les supportait plus. Je n’avais plus envie de rien. Mon comportement envers eux et envers mon mari est devenu inadapté. Je criais énormément, je fessais mes enfants. Je les tapais. Je leur en voulais terriblement de me faire vivre un enfer. Je les aimais, mais j’avais une colère folle contre eux, une rage intérieure qui me submergeait. J’étais en train de devenir maltraitante. A l’époque, je ne voyais plus d’autres solutions que de partir en laissant mon mari et mes enfants.

Ne s’agissait-il pas d’une dépression post-partum ?

La dépression post-partum a lieu dans l’année qui suit la naissance d’un bébé. Elle est due à la fois à des facteurs hormonaux, à la fatigue de nuits sans sommeil et aux bouleversements psychologiques liés au fait d’être mère. Rien de tout cela pour moi. Mes enfants avaient déjà entre deux et quatre ans… J’étais simplement épuisée, victime de surmenage.
Ce que je vivais ressemblait à ce que peuvent vivre certains salariés dans leur entreprise : un syndrome de burn-out. L’énorme différence est que le cadre surinvesti qui craque bénéficie d’une reconnaissance sociale pour ce qu’il fait. Une mère de famille qui déraille, c’est juste une incapable, qui ne parvient même pas à faire ce qui semble pourtant la chose la plus naturelle au monde : être maman. La perte d’estime de soi, la dévalorisation et la culpabilité sont énormes.

A la suite de votre livre, de nombreuses femmes vous ont écrit.

Tout à fait. En deux mois, 10 000 exemplaires du livre ont été vendus. Des ­dizaines de mères m’ont contactée en me remerciant de raconter tout haut ce que beaucoup d’entre elles vivaient dans l’ombre. Pour une mère, il est encore impossible d’avouer qu’elle ne supporte plus ses enfants. Les témoignages que j’ai reçus sont poignants. Il y a parmi eux beaucoup d’appels au secours. Certaines mères sont au bord du suicide. Quelques-unes même passent à l’acte. Mais on n’en parle pas.

Depuis ce livre, vous vous en êtes sortie. Vous avez même mis en place un lieu d’accueil pour les mamans à Nantes.

Oui, j’ai souhaité créer une une association pour aider les mamans souffrant d’épuisement qui soit à la fois un lieu d’information, d’aide, une halte pour qu’elles puissent y laisser leurs enfants, mais aussi de loisirs partagés en famille. Lorsqu’elle est en congé parental, une mère au foyer n’a aucun lieu pour souffler. Elle s’isole socialement et reste seule dans un vase clos avec ses enfants. Considérée comme « une privilégiée », elle n’ose pas se plaindre. A cause du regard que la société pose sur elle, elle ne s’autorise pas à souffler et en fait trop.

Mère épuisée, de Stéphanie Allenou, éd. Les liens qui libèrent.

En savoir plus :

www.ilot-familles.com