Porter plainte au conseil de l’ordre des médecins pour faire taire les médecins du travail, serait-ce la dernière trouvaille des employeurs ? C’est l’avis de Dominique Huez, médecin du travail à la retraite depuis cinq mois : « La pratique est en hausse. Officiellement, il n’y a que trois plaintes à l’ordre, mais, en réalité, il y en a plus. Sauf que beaucoup de médecins du travail plient avant et changent leur diagnostic ou s’autocensurent, quand ils rédigent un certificat médical, car ils n’ont pas envie de se retrouver devant la chambre disciplinaire, au risque d’être radiés et de ne plus pouvoir exercer leur métier. Ces plaintes sont dissuasives, elles sont destinées à nous faire peur. »
Le Dr Huez sait de quoi il parle : cet ex-médecin du travail à la centrale nucléaire de Chinon a fait l’objet d’une plainte déposée par la société Orys, sous-traitante d’Edf, auprès du conseil de l’ordre des médecins d’Indre-et-Loire. Son crime ? Avoir délivré un certificat médical à un employé de maintenance faisant clairement état du lien entre sa santé psychique et ses conditions de travail. Les ennuis du médecin ont commencé quand, un an après, le salarié a porté plainte pour harcèlement moral contre son employeur aux prud’hommes et produit le document.

« Les employeurs portent plainte pour intimider les médecins »

« Je n’ai pas failli à mes obligations déontologiques et professionnelles, comme le dit Orys, je n’apporte pas un jugement, mais un diagnostic, explique Dominique Huez. Et, en aucun cas les employeurs ne sont habilités à porter plainte contre les médecins du travail via le conseil de l’ordre ; le plus étonnant, c’est que ce dernier ait décidé d’instruire la plainte, alors qu’il n’instruit presque jamais rien et que le chef d’entreprise n’est pas le patient du médecin du travail. »
Le 7 mai dernier, le médecin a été convoqué à une commission de conciliation avec son employeur au siège du conseil de l’ordre des médecins à Tours, mais il a refusé de s’y rendre. « Je veux bien me justifier devant l’ordre, mais je ne peux pas m’expliquer devant un employeur, c’est contraire à notre déontologie ; on ne peut pas trahir le secret médical », déclare le Dr Huez. Fait sans précédent pour un médecin du travail : il devrait donc passer devant la chambre disciplinaire de l’ordre le 18 décembre.

Le Syndicat national des professionnels de la santé au travail et des associations ont lancé une pétition contre cette dérive, qui a recueilli environ 1 000 signatures. « La médecine du travail a déjà perdu un tiers de ses médecins, et 80 % des salariés n’ont plus de suivi régulier, souligne Dominique Huez. Si on ne peut plus rien écrire, c’est la fin de notre métier. »