Le 21 janvier dernier, 250 collégiens des Alpes-Maritimes se sont envolés en direction d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne. Charles Gotlieb, rescapé des camps, les accompagnait pour ce voyage de la mémoire.
Les adolescents franchissent le porche en brique rouge qui marque l’entrée de Birkenau, en Pologne, le plus grand camp de déportation de l’Allemagne nazie, appelé aussi Auschwitz II, construit en 1941 après que le camp principal, Auschwitz I, est arrivé à saturation.

« En entrant, vous deveniez un numéro, explique Charles Gotlieb. J’en avais deux : le 193189 parce que résistant, le B9664 parce que juif. Je portais un triangle rouge et un triangle jaune qui, assemblés, formaient une étoile rouge et jaune. »

Charles a dix-sept ans lorsqu’il rejoint la Résistance dans les maquis du Puy-de-Dôme puis à Lyon, au sein du groupe Carmagnole-Liberté. Arrêté, interrogé, torturé, il est déporté le 11 août 1944 à Auschwitz.

Infatigable, le monsieur de quatre-vingt-cinq ans est de tous les « Voyages de la mémoire ». « Il reste très peu de survivants. Si je ne témoigne pas, qui le fera ? » Il se souvient : « Là-bas, c’était le camp des femmes et le block 13, celui des enfants. A droite, un wagon… les prisonniers y étaient entassés. Beaucoup étaient morts lorsqu’on ouvrait les portes. »

Dans la plaine austère, des barbelés à perte de vue. La voie ferrée rejoint directement le lieu où s’élevaient les chambres à gaz avant leur dynamitage par les nazis à la libération des camps. Dans chacune pouvaient être exterminées 4 500 personnes par jour. La mort était lente, jusqu’à vingt minutes.

« Quelle horreur, s’écrie Shana. On a étudié ça en cours d’histoire, mais c’était abstrait. Ici tout devient réel… » « Putain, c’est atroce… », s’exclame Kevin. L’adolescent remonte le col de sa doudoune : « On se gèle… Alors travailler en pyjama et en sabots, on n’avait aucune chance de survivre ? » La guide polonaise confirme : « Les hivers 1940 et 1941 ont été très froids… jusqu’à – 20 degrés. Pour ceux qui n’étaient pas gazés, l’espérance de vie était de trois mois. »

Un groupe se dirige vers une baraque sanitaire. La guide n’épargne aucun détail. Comment sinon tenter d’expliquer l’inexplicable ? De dire l’indicible ? Une rangée de trous s’étend sur la longueur du bâtiment. « Il y avait 500 toilettes pour 4 000 prisonniers. Atteints de dysenterie, les prisonniers peinaient à se retenir. Il ­régnait une puanteur épouvantable. Beaucoup de rescapés en ont témoigné… Le pire ici, ce n’était pas seulement le froid, la faim, le travail harassant, c’était aussi l’absence d’intimité, la perte de dignité, de la condition d’être humain. »

Sur les visages la stupeur s’affiche. Dans un silence pesant, les collégiens pénètrent dans un dortoir où s’alignent des rangées de châlits à trois étages où s’agglutinaient les dormeurs.

« Pour avoir une bonne place, en haut, il fallait se battre et avoir la force d’escalader. En bas, vous receviez les excréments de ceux qui faisaient sous eux. L’outil le plus précieux, c’était la gamelle, une boîte de conserve rouillée. Elle servait à manger, boire, se laver et à faire ses besoins. Tous n’en avaient pas. »

Devant la stèle à la mémoire des déportés, une cérémonie est organisée. Les élèves du collège Jean-Giono de Nice entonnent le Chant des partisans. Anaïs, Jonathan, Alicia et Jamel lisent, la voix tremblante, Liberté de Paul Eluard, Laura, Charlotte et Amaury, Nuit et brouillard, de Jean Ferrat. L’émotion est palpable. Des larmes brillent dans les yeux des professeurs. Charles Gotlieb, droit comme un I, écoute, solennel…

Direction Auschwitz I. Les élèves franchissent la grille surplombée de l’inscription tristement célèbre : « Arbeit macht frei » (« Le travail rend libre »). A l’entrée, une photo d’époque montre un orchestre jouant avec allégresse au passage de dignitaires allemands. Ici s’élève aujourd’hui un musée de la mémoire…

Derrière les vitres, des cheveux, des jouets et des portraits retrouvés dans les bagages des déportés… Une mère enlaçant son enfant, un vieux monsieur fier devant son magasin, un jeune homme dans l’insouciance de ses vingt ans, des familles à mille lieues d’imaginer que leurs chemins se rejoindraient et s’achèveraient ici.

Pour un collégien, c’en est trop. « Mais comment on fait pour ne pas se suicider quand on a vécu ça ? » Charles Gotlieb sourit : « Chaque matin, je regarde mon tatouage et je pense à Auschwitz et au jour qui s’annonce. Un jour de plus gagné sur la barbarie. »