Interview d’Isabelle Alvino, infirmière libérale dans le Calvados.
En tant qu’infirmière libérale, vous travaillez beaucoup avec les personnes âgées. Quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?

A la campagne, les personnes âgées, c’est 60 % de l’activité d’une infirmière libérale. Le principal risque, c’est l’accident. Une chute, une fracture du col du fémur, un retour à la maison non préparé et c’est un syndrome de glissement vers la dépendance qui s’installe. A l’hôpital, les personnes âgées sont encadrées pour tout : manger, faire pipi. Elles appuient sur un bouton et une infirmière arrive. Le retour à la maison dans la solitude peut être dramatique.

La gestion des sorties d’hôpital vous met en colère…

Le jeudi soir, dans les hôpitaux, les papys et les mamies sont “subclaquants”. Miraculeusement le vendredi, c’est lève-toi et marche. On vous les ramène à domicile sans leur trouver de soins de suite ou de Ssiad.
C’est au social de prendre le relais du médical. Pas de chance, le social, c’est fermé le week-end. Alors l’ambulance les pose dans leur séjour à côté du téléphone. Ils appellent qui ? Le généraliste ou l’infirmière libérale. Il y a un mois, une petite mamie m’a appelée en me disant : je suis seule, j’ai faim, ma couche est sale. Je ne peux pas monter à l’étage pour rejoindre ma chambre. Les ambulanciers l’avaient installée sur un fauteuil dans son salon et étaient partis. Cette dame ne marchait pas. Alors, vous faites quoi en attendant que les services sociaux ouvrent, le lundi ? Eh bien ! vous y allez. En passant, vous embarquez une amie auxiliaire de vie, achetez des couches et à manger. Une fois sur place vous la hissez à l’étage, et la glissez dans un lit non médicalisé. Et vous vous en occupez en attendant de pouvoir joindre, le lundi, une assistante sociale.

C’est du bénévolat ?

Non, de l’assistance à personne en danger. Mais, en effet, vous n’êtes pas rémunéré.

Le secteur social en France est mal organisé ?

Quand vous avez une urgence médicale, on y répond dans l’heure. Comment faire face à une urgence sociale lorsque les bureaux sont ouverts du lundi au vendredi 17 heures. Mais, bien sûr, des systèmes de garde sociale le week- end, cela aurait un coût. De plus, il n’y a pas assez d’établissements de soins de suite qui permettent de faire un sas entre l’hôpital et le domicile. On l’a vu cet hiver quand c’était «Holiday on ice» sur les trottoirs. Les personnes âgées qui ont eu le bon goût de se casser quelque chose le premier jour des grands froids ont eu une place… Quant aux autres…

Le reste à charge financier sur les prestations d’aide à domicile, cela vous met aussi en colère ?

L’Apa n’est pas suffisante. Je soigne un monsieur de quatre-vingt-onze ans dont la femme vient de mourir. Il souhaite rester chez lui mais n’est plus autonome. Comme beaucoup de personnes âgées, il touche 780 euros de retraite par mois. Une fois qu’il a payé son loyer, l’électricité et le portage des repas, il n’a plus rien. Les services sociaux veulent le mettre en maison de retraite, car en établissement, c’est l’aide sociale qui prendrait en charge le coût de l’hébergement. Pour lui, ce serait un drame. Quand on lui en parle, il pleure. C’est inhumain.

Vous avez mis en place dans votre secteur d’intervention un pôle santé. C’est quoi ?

Le pôle santé est l’expression de la volonté de professionnels libéraux d’un secteur de travailler autrement. Kinésithérapeutes, orthophonistes, psychologues, médecins, dentistes, réseau Alzheimer se mobilisent autour d’un malade pour tenter de trouver les meilleures solutions. C’est en quelque sorte reconstituer une équipe médicale comme à l’hôpital mais au dehors, autour du domicile de la personne âgée. Cette coordination, nous la faisions déjà… Mais elle n’était ni payée, ni reconnue par la Sécurité sociale. Et c’était la plupart du temps l’infirmière qui s’y collait. En Basse-Normandie, l’agence régionale de santé devrait maintenant verser de l’argent pour cette coordination afin de répondre au problème de la désertification médicale. Elle a bien compris que les nouvelles générations n’ont pas envie de pratiquer gratuitement ce que les anciens comme moi acceptions de faire bénévolement.