Continuer à se faire plaisir

Les yeux rieurs et l’apparente gaieté d’Henri Danon-Boileau tranchent avec son propos. « A partir de 85-87 ans, la pente augmente. A 90 ans, la courbe des emmerdements devient verticale ! » admet cet ancien psychiatre et psychanalyste de 93 ans, auteur avec Gérard Dedieu-Anglade de Une certaine forme d’obstination : vivre le très grand âge (Odile Jacob, 23,90 €). « Quand pour vous lever, vous laver, vous habiller, vous avez mal, c’est insupportable », reconnaît-il. L’allongement de la durée de la vie est le signe de superbes avancées médicales, mais s’accompagne aussi de nets désagréments.
Des chercheurs de l’université de Temple, à Philadelphie, ont mené une étude auprès de 244 centenaires, dont il est ressorti que 25 % souffraient de troubles dépressifs, alors que seuls 8 % d’entre eux avaient eu un diagnostic de dépression auparavant. La déprime des personnes âgées étant largement négligée et souvent perçue comme normale, beaucoup d’entre elles ne sont pas soignées. Résultat, on compte 17,1 suicides pour 100 000 personnes dans la population générale, 44 pour les 85-94 ans et 38,8 pour les plus de 95 ans[fn]Centre épidémiologique sur les causes médicales de décès (Inserm), 2009.[/fn].
Il y a dix fois plus de suicides chez les hommes de plus de 95 ans que dans le reste de la population. « La dépression est liée à l’état de santé. Quand on voit des centenaires qui ne sont pas en très bon état, on a l’impression qu’ils sont en survie. D’autres ont encore la joie de vivre, ils ont des projets », explique Claudine Badey-Rodriguez, psychologue clinicienne et auteure de J’ai décidé de bien vieillir (Albin Michel, 17,25 €).
Des deuils douloureux
Plus que les maladies, les pertes sensorielles, la mémoire qui fait défaut ou la perte de vitalité, ce sont les deuils à répétition qui sont les plus douloureux pour les personnes très âgées.
« Tous les excellents copains qui partent les uns après les autres, c’est très très dur, concède Gérard Dedieu-Anglade, 83 ans. Tout d’un coup, on se dit que c’est fini, qu’il n’y aura plus d’échanges avec ces gens-là. » La perte d’un conjoint est particulièrement dure aussi, surtout lorsqu’il s’agissait de l’histoire d’amour de toute une vie.
« Plus on avance dans le grand âge, plus l’espace entre le décès du conjoint et son propre décès se raccourcit. Le stress et la souffrance sont tellement importants que certaines personnes n’y résistent pas », affirme Claudine Badey-Rodriguez.
Enfin, plus déchirant que tout autre, le deuil de son propre enfant n’est pas plus facile à supporter pour les centenaires que pour les autres. « Perdre un enfant, très âgé ou pas, c’est irréparable », lâche Henri Danon-Boileau. Survivre à ses proches fait inévitablement courir un risque : la solitude. Seule une femme de 75 ans et plus sur cinq vit en couple, et 23 % des personnes de plus de 84 ans ont des familles ne comptant qu’une ou deux personnes[fn]Enquête du collectif Combattre la solitude menée auprès de 4 989 personnes de 60 ans et plus, 2006.[/fn].
Accepter son âge
Pour rester épanoui, il est primordial de continuer à se faire du bien. Lire un bon polar, tricoter, ramasser des champignons… peu importe, tant que l’on y trouve satisfaction. « Des personnes très âgées ont encore beaucoup de joie à simplement être en vie, avoir une conversation avec quelqu’un, admirer un paysage », souligne Claudine Badey-Rodriguez.
Prendre conscience de ses incapacités et ainsi se voir privé de certains plaisirs peut en revanche être difficile à gérer. « J’ai vu énormément de personnes dire “je ne peux plus rien faire, je ne sers plus à rien, à quoi ça sert que je vive ? ” se souvient la psychologue, qui a pratiqué en maison de retraite. Or, c’est fondamental de servir à quelque chose. »
Ce sentiment d’inutilité est renforcé par la vision communément portée sur les vieillards. « La société met beaucoup en avant l’activité : à partir du moment où l’on fait moins, on est moins. L’utilité affective n’est pas très valorisée. Dans nos représentations, la vieillesse est quelque chose d’horrible, il n’y a plus de reconnaissance, de valeur donnée à cette période de la vie », regrette Claudine Badey-Rodriguez.
Le tableau n’est pour autant pas totalement sombre, et des centenaires peuvent se porter comme un charme. Pour cela, la psychologue a une recette : se préparer le plus tôt possible à son vieillissement, accepter son âge et cultiver son optimisme. Et puisque « les vieux aiment bien parler avec des citations », comme s’en amuse Henri Danon-Boileau, il en est une de Louis Barthou qui résume bien les choses : « La vieillesse peut devenir une parure, sans être une abdication. »

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