Les députés ont adopté, début avril, l’article 1 du projet de loi de sécurisation de l’emploi, sur la généralisation de la complémentaire santé pour tous les salariés d’ici au 1er janvier 2016. Le texte, qui transpose l’accord national interprofessionnel (Ani) signé le 11 janvier par une partie des organisations syndicales, provoque de nombreux remous. Nous avons demandé son point de vue à la présidente de la Mutuelle Familiale, Léonora Tréhel.

Comment jugez-vous cette généralisation de la complémentaire santé ?
C’est un avantage immédiat et incontestable pour tous les salariés du privé qui ne bénéficient pas d’une aide de leur employeur à l’acquisition d’une complémentaire santé, indispensable aujourd’hui pour accéder aux soins. Néanmoins, nous sommes loin de la généralisation annoncée par le président de la République au congrès de la Mutualité française, puisque ne sont pas concernés les jeunes en formation, les retraités, les chômeurs, les personnes fragilisées par une rupture familiale et les personnes en situation de handicap.

Rappelons aussi que les contrats collectifs obligatoires bénéficient d’exonérations sociales et fiscales. Dans le contexte ­actuel de déficit de l’assurance-maladie – prétexte, nous le savons tous, à déremboursements et désengagement –, on peut légitimement s’inquiéter d’un nouveau manque à gagner lié à leur généralisation, manque estimé à 2 milliards d’euros pour les finances publiques, avec une perte non compensée pour la Sécurité sociale.

Craignez-vous de nouveaux désengagements de l’assurance-maladie ?
La question se pose : une couverture complémentaire obligatoire généralisée ne risque-t-elle pas de faciliter le repli massif de la Sécurité sociale ? Verrons-nous dans la santé ce que nous constatons actuellement avec les retraites ? Un nouveau modèle de protection sociale est en train de se dessiner. D’un seul niveau de couverture obligatoire, garantissant des droits identiques pour tous, nous allons passer à deux niveaux obligatoires, dont le deuxième serait variable en fonction des branches, des négociations, des gestionnaires choisis ; d’un système d’assurance-maladie obligatoire fondé sur la solidarité entre les générations, entre les malades et les bien-portants, entre les professions, nous allons passer à une autre solidarité, celle de la branche professionnelle, de la corporation. L’aboutissement de cette logique est un système à plusieurs vitesses qui laisserait sur le côté des millions de personnes, ajoutant de l’injustice à l’inégalité. Autant dire que l’universalisme auquel tout le monde se réfère en prend là un sacré coup !

Quelle alternative proposez-vous ?
Pour répondre aux besoins de l’ensemble de la population, il faut assurer un financement pérenne à la Sécurité sociale et renforcer le partenariat solidaire entre l’assurance-maladie et la mutualité, qui œuvre dans le sens de l’intérêt général. La contribution financière de l’employeur à l’acquisition d’une couverture complémentaire est un acquis. Pourquoi ne pas la conjuguer partout avec le libre choix par chacun de sa mutuelle et un contenu de contrat solidaire et responsable qui contribue à l’accès à la santé et à la régulation des dépenses ?