La crise économique a enfanté une crise psychologique qui frappe les êtres au cœur de leur vie sociale. De ces souffrances, nul ne parte. Dans un ouvrage incisif, Claude Halmos brise le tabou qui enferme des millions de personnes dans la peur, la honte et la culpabilité.

Votre livre alerte sur les conséquences psychologiques dramatiques engendrées
par la crise. Des souffrances que l’on tait. Sciemment ?

Claude Halmos – Dans mon livre, je fais référence à de très nombreuses études parues à l’étranger. Toutes reconnaissent les souffrances psychologiques générées par les crises. Mais, en France, on n’en parle pas ou peu. En matière de psychologie,
les médias s’intéressent surtout à l’individu et à ce qui relève de sa vie privée, ou bien ils relatent les cas les plus extrêmes que sont les suicides et négligent l’immense majorité de ceux  pour lesquels la crise a des répercussions dramatiques : stress, angoisse, dépression. Cette souffrance est niée. Lorsqu’il y a suicide, on n’interroge jamais le système social. On va toujours en chercher des raisons ailleurs : soit dans la vie privée de la personne, soit en déclarant que celle-ci était « fragile ».
Ce silence arrange, c’est certain. Mais je dirais surtout que le problème de fond est la méconnaissance du fait que le social puisse être à l’origine de très graves souffrances psychologiques. Si on parle aujourd’hui aisément de la sphère intime des gens, la question sociale, elle, est devenue taboue. Ce silence est inadmissible.

Vous l’écrivez : un licenciement constitue pour la personne qui le subit un événement traumatique ?
Un licenciement est toujours un traumatisme d’une extrême violence psychologique. Perdre son travail est aussi important que la perte d’un être cher. C’est un véritable deuil. Le salarié licencié perd des repères qui lui étaient essentiels,
ainsi que le travail qui fondait son identité sociale. Et puis, au-delà de la perte de revenus, de la crainte de ne pas pouvoir assurer sa subsistance et celle de sa famille, c’est l’existence sociale qui est en cause. Le chômage ne touche pas seulement à l’avoir – j’ai moins que les autres –, mais aussi à l’être – je suis moins que les autres. Le chômeur a honte. Pis, il se sent coupable de ne pas retrouver un emploi. Il faut qu’il puisse parler de ce qu’il ressent, qu’il sache que sa souffrance est légitime, que sa difficulté n’est pas due, comme il le croit, à une incapacité personnelle, mais à une situation économique dont il n’est en rien responsable.

Vous dites que cette souffrance psychologique se propage comme une véritable épidémie ?
En effet, au-delà de ceux qui sont déjà touchés, les chômeurs, elle contamine aujourd’hui tout le monde : celui qui a peur de perdre son emploi et de basculer dans la précarité, celui qui craint l’appauvrissement, le déclassement, tous ceux qui ont peur pour leurs enfants. C’est toute la société qui vit dans le stress et l’angoisse.
La vie dans un pays en crise ressemble à la vie dans un pays en guerre : même si on ne vit pas dans la zone des combats, on ne peut pas se sentir en sécurité. Je m’interroge aussi sur les conséquences psychologiques pour les enfants et les adolescents qui vivent dans la précarité ou sur tous ceux qui auront grandi dans un tel climat d’angoisse.

Quelles seraient les solutions ?
 Je suis psychanalyste. Je n’ai pas de solutions à apporter pour lutter contre la crise économique, mais j’en ai pour lutter contre ses conséquences psychologiques.
Ce livre a vocation à être un outil pour sortir du silence et se reconstruire. Par exemple, comment se fait il que les chômeurs ne puissent plus bénéficier de la médecine du travail au moment même où ils en auraient le plus besoin ?

 

Bio

Formée par Jacques Lacan et Françoise Dolto, Claude Halmos est l’auteur de nombreux livres :

– Pourquoi l’amour ne suffit pas (Poche, 2008, 7,30 €).

– Grandir,  les Etapes de la construction de l’enfant, le Rôle des parents
(Poche, 2010, 7,10 €),

– Parler, c’est vivre (Poche,
2011, 7,10 €) et

– Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant (Poche, 2013, 6,60 €.).

– Est-ce ainsi que les hommes vivent? Faire face à la crise et résister,
éd. Fayard, 2014, 18,50 €.