La prise régulière de cannabis peut entraîner des dégâts importants, parfois irrémédiables, pour la santé. Or, les jeunes Français sont parmi les plus gros consommateurs en Europe.

 

Les jeunes Français, champions de la consommation

Avec 13,4 millions de consommateurs de cannabis, dont 550000 fumeurs quotidiens, la France est, malgré une législation sévère, l’un des pays de l’Union européenne où la consommation d’herbe annuelle chez les 15-64 ans est la plus élevée. Mais c’est chez les plus jeunes que cet usage devient inquiétant. D’après le dernier rapport publié par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (Ofdt), ce sont les 17-25 ans qui en consomment le plus. «Selon l’enquête Espad réalisée en 2011, 39% des élèves de 15-16 ans ont expérimenté le produit, contre 6% pour les Norvégiens ou les Moldaves», affirme Christophe Palle, responsable scientifique de l’Ofdt. En 1995, ils n’étaient que 12%. «En revanche, on observe une chute brutale de la prévalence autour de 23 ans, avec l’entrée dans la vie active, souligne le Dr Amine Benyamina, psychiatre au département de psychiatrie et d’addictologie de l’hôpital Paul-Brousse, à Villejuif. Ne restent que les plus accros, tandis que certains anciens fumeurs se tournent parfois vers une autre addiction, comme l’alcool. »

Drogue douce : un mythe qui dure

Le cannabis est présenté à tort comme une “drogue douce” et anodine, dénonce le Pr Jean Costentin, pharmacologue et président du Centre national de prévention, d’études et de recherches sur les toxicomanies (Cnpert). Ces messages sont portés par des personnalités tenues pour emblématiques, quand il ne s’agit pas de hauts responsables politiques. Il y a là une complaisance coupable et, à certains égards, criminelle.» Pour lui, le manque de pédagogie sur l’usage de cette drogue et la libre circulation du produit aux environs des établissements scolaires et universitaires encouragent aussi les jeunes à tenter l’expérience. De leur côté, ceux-ci n’ont pas forcément pleinement conscience des dangers liés au cannabis. «Les ados de 15-16 ans ne sont que 16% à considérer que fumer une ou deux fois peut entraîner des dommages importants, contre 33% en moyenne pour les autres jeunes Européens, note Christophe Palle. En revanche, ils rejoignent la moyenne européenne lorsqu’on leur demande si fumer régulièrement peut entraîner des -dégâts importants pour la santé.» Autre hypothèse : l’influence de la famille. Les adolescents dont les parents boivent de l’alcool et/ou -fument du tabac sont peut-être plus tentés par d’autres substances.

Une plante toxique pour le cerveau

Fumer du cannabis perturberait en profondeur le développement des connexions neuronales pendant l’adolescence. Le cannabis diminue les capacités intellectuelles parce qu’il induit des troubles de la mémoire et de l’attention. Une étude américaine a fait grand bruit lors de sa parution, en 2012, dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (Pnas). Pour cause : en suivant 1037 Néo-Zélandais depuis leur naissance jusqu’à leurs 38 ans, les chercheurs ont montré que chez les gros fumeurs, dépendants depuis plusieurs années, le cannabis diminuait en moyenne de huit points le quotient intellectuel par rapport aux scores obtenus pendant l’enfance. Autre enseignement majeur : la baisse de QI était plus importante chez les sujets ayant commencé à fumer avant l’âge de 18 ans. Depuis les années 1980, le cannabis est soupçonné également d’être un facteur de risque de la schizophrénie, une maladie caractérisée par des hallucinations et une désorganisation des idées et du comportement. «Chez des sujets prédisposés, l’usage de cannabis peut décompenser cette vulnérabilité et faciliter l’apparition de la maladie, explique le Pr Costentin. Or, la plante crée une résistance au traitement et accroît la durée moyenne d’hospitalisation. Elle favorise aussi la résurgence de crises aiguës.»

Des risques réels pour la santé

Si certains le banalisent, le cannabis est pourtant loin d’être anodin. Il est responsable d’infarctus du myocarde, d’accidents vasculaires cérébraux ou encore d’artérite des membres inférieurs chez les sujets jeunes. En générant huit fois plus de goudrons cancérigènes que la fumée de tabac, il augmente la fréquence et la précocité des cancers des sphères buccale, oto-rhino-laryngée et broncho-pulmonaire. Il pourrait également favoriser le risque de cancer des testicules. Sans oublier que, associé à l’alcool, il multiplie par 14 le risque d’avoir un accident mortel de la route. Fumer pendant la grossesse a également des effets notables sur la santé de l’enfant : naissance prématurée, risque de mort subite du nourrisson, perturbation du développement psychomoteur, risque accru d’hyperactivité avec déficit de l’attention et de toxicomanies à l’adolescence.

En france, on ne badine pas avec le «bédo»

Parmi les pays d’Europe, ce sont la France, la Suède et la Finlande qui appliquent la politique la plus sévère, en sanctionnant pénalement l’usage de cannabis. En France, la loi prévoit des peines maximales d’un an d’emprisonnement et de 3750 euros d’amende. Dans d’autres pays (Espagne, Portugal, Luxembourg, Estonie, Lituanie, Bulgarie), la sanction n’est qu’administrative : les usagers ne risquent donc que des amendes. En Belgique, au Danemark, aux Pays-Bas, en Italie et en Allemagne, on tolère la détention de cannabis jusqu’à une certaine quantité, qui correspond à celle des seuls besoins personnels.

 

COMMENT FAIRE AVEC LES ADOS ?

Quels sont les signes qui doivent alerter ?
Yeux rouges, paupières lourdes, retards multiples, tenue générale négligée, résultats scolaires en baisse… sont des signes qui doivent alerter l’entourage. «Un jeune qui fume peut aussi changer subitement d’amis pour se rapprocher d’autres consommateurs», explique le Pr Costentin. Des fugues, un changement marqué du caractère, une détérioration des relations avec la famille doivent faire penser à une consommation de cannabis. Celle-ci peut être confirmée par la présence dans les urines ou dans la salive de cannabinoïdes ou de Thc (principal composé actif du cannabis) dans le sang.

Quand s’inquiéter ?
«Le jeune a un problème avec le cannabis dès lors qu’il n’est plus dans le “plaisir” mais dans l’abus et le besoin tyrannique, qui, lorsqu’il n’est pas satisfait, crée un malaise intense, explique le Pr Costentin. De même, plus l’utilisateur souffrant d’une anxiété constitutive, d’une dépression ou d’insomnie éprouve un mieux-être, et plus il est tenté d’en user et d’en abuser.» Autre effet pervers : plus sa consommation est précoce, plus l’adolescent risque de devenir accro. «Les empreintes toxicomaniaques précoces sont tenaces et durables. De plus, le cerveau de l’adolescent est en pleine phase de maturation, que le cannabis vient perturber», prévient le neurobiologiste. Selon le rapport de l’Ofdt, 5% des jeunes de 17 ans présenteraient des risques d’usage problématique du cannabis ou de dépendance, soit 20% de ceux qui fument à cet âge.

Comment réagir ?
« Coup de fil du commissariat ou du lycée, découverte d’une barrette de shit dans une poche… Les parents sont toujours effondrés lorsqu’ils apprennent que leur enfant fume du cannabis, explique le Dr Amine Benyamina. Mais il est important de maintenir le dialogue et d’être présent. La sanction ne ferait que compliquer les choses.» Autre étape : s’assurer que l’adolescent ne fait pas l’objet d’un racket
ou qu’il ne participe pas à un trafic de stupéfiants, s’enquérir du niveau de sa consommation et de sa durée, tout en sachant qu’il va d’abord mentir ou la minimiser. «Or, plus la consommation de cannabis est ancienne et importante, plus le sevrage sera difficile, surtout quand s’en mêlent des troubles anxieux, dépressifs, schizophréniques, etc.», déclare le Pr Costentin. Une prise en charge médicale et psychiatrique est souvent nécessaire. Un sevrage est possible en ambulatoire ou en hospitalisation. Mais se sevrer ne veut pas dire guérir : il faut apprendre à gérer la rechute, les relations avec les autres, la reprise d’un cursus scolaire… C’est aussi rappeler la très grande vulnérabilité du jeune à l’égard d’autres substances. «Le cannabis accroît l’appétence pour les autres drogues, il prépare à les percevoir d’emblée sur un mode excessivement plaisant, ce qui ouvre toute grande la porte de leur consommation», prévient le Pr Jean Costentin.

Cannabis sur ordonnance

Les vertus médicinales du cannabis sont en passe d’être reconnues en France. Un décret paru au Journal officiel le 7juin a donné le feu vert à l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (Ansm) pour autoriser la mise sur le marché de médicaments contenant «du cannabis ou ses dérivés», comme c’est déjà le cas au Royaune-Uni, en Espagne, aux Pays-Bas et en Allemagne. Cette mesure pourrait permettre à des patients atteints de maladies graves (sclérose en plaques, cancer, sida…) d’atténuer certaines douleurs récurrentes. Ces médicaments devraient être mis en vente dans un an.