Et si certains de nos blocages inexpliqués trouvaient leur origine dans l’histoire des générations qui nous ont précédés ? Rencontre avec Bruno Clavier, psychanalyste, auteur d’un livre* sur la psychogénéalogie.

En quoi la psychogénéalogie peut-elle nous aider à aller mieux ?
La psychogénéalogie, ou psychanalyse transgénérationnelle, mélange de psychologie et de généalogie, repose sur le principe selon lequel le vécu de nos ancêtres influencerait notre existence. On analyse alors l’histoire des aïeux pour y découvrir les causes des troubles actuels. Car, souvent, les traumatismes se transmettent de génération en génération : c’est l’inconscient familial. La vie de nos ancêtres, leurs peurs, leurs croyances et leurs espoirs se manifestent au quotidien dans notre propre vie, sans que nous réalisions quelle est leur origine. Réussir à identifier qui de nos aïeux « parle » à l’intérieur de nous, c’est prendre conscience de notre histoire pour la transformer en une autre qui lui ressemble, mais libérée des éventuels ­démons du passé. La psychanalyse transgénérationnelle est un travail thérapeutique qui ne met pas en avant seulement la propre enfance du sujet, mais toute son histoire passée.

Vous utilisez l’expression les « fantômes familiaux ». Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Il ne s’agit pas du tout de revenants ! Un « fantôme » est une structure psychique et émotionnelle parasite, issue de l’un ou de plusieurs de nos ancêtres. Comme une trace qui viendrait d’eux. Ainsi, le deuil impensable d’un parent qui a perdu son enfant peut être repris par l’un de ses descendants, et même plusieurs générations après. Ces « fantômes  » se signalent prin­cipalement par la répétition de symptômes, de comportements aberrants, par exemple avoir une angoisse démesurée quand un enfant s’approche de l’eau, ou ne pas vouloir conduire de peur d’avoir un accident de voiture. Il s’agit alors de tenir compte tout autant d’un inconscient familial que d’un inconscient individuel : si les deux se superposent, parfois, ou se croisent, il importe tout de même de ne pas les confondre, sous peine de tomber dans des impasses thérapeutiques.

Quelles influences peuvent avoir ces « fantômes » sur nos vies et comment les éviter ?
Ce sont de vraies «  grenades dégoupillées  ». Des « casseroles » que l’on peut traîner toute une vie ou de véritables traumatismes qui empêchent de vivre. Nous reprenons alors ensemble l’arbre généalogique du patient et nous le complétons de façon exhaustive  : les noms, les prénoms, les dates de naissance, de mariage, de mort. Les traumatismes des ancêtres sont autant de traces de ces tremblements de terre originaux, capables de provoquer bien longtemps après de véritables « tsunamis » familiaux. Le repérage de la répétition de ces signifiants tout au long d’une chaîne généalogique peut permettre de remonter à partir d’un symptôme d’aujourd’hui jusqu’à sa source d’hier, parfois à cinq ou six générations en amont.

La psychogénéalogie s’applique-t-elle aux enfants ?
Bien sûr ! Je travaille avec eux. Il suffit parfois d’un premier rendez-vous avec un enfant pour que des symptômes relativement graves se modifient de façon spectaculaire. Françoise Dolto avait repéré que les enfants savent tout, inconsciemment : «  Les enfants sont télépathes  », disait-elle. Cependant, ils ne comprennent pas ce qu’ils perçoivent : ils ne devinent pas les pensées, ils les captent. Leur inconscient est suffisamment mobile pour qu’une nouvelle information vienne dénouer une plus ancienne, responsable des troubles.

Auriez-vous un exemple de votre travail avec les enfants ?
J’ai reçu un jour en consultation des parents qui venaient pour leurs jumeaux de deux ans dont l’un, notamment, se tapait fréquemment la tête contre les murs, l’autre le faisant également, mais moins. Les parents, aimants et attentionnés, étaient très inquiets et dépassés. En présence des enfants, j’ai demandé aux parents de raconter leur histoire familiale. La mère m’a raconté que sa grand-mère paternelle a eu des frères jumeaux morts à la naissance. Le père, de son côté, a évoqué aussi l’histoire de son arrière-grand-mère enceinte de jumeaux. Alors que l’accouchement de cette dernière se passait très mal, les médecins avaient dû sacrifier l’un des jumeaux pour préserver la vie de la mère. Pendant que les parents racontaient leur histoire généalogique, l’un des jumeaux a arrêté progressivement de se taper la tête et a écouté. Il a compris intuitivement que quelqu’un d’autre que lui s’est «  cassé la tête  » de douleur… Peu à peu, après d’autres séances, les deux enfants se sont apaisés.
* Les Fantômes familiaux, éd. Payot Poche, 9,50 €.