Bernard Kreitmann, cinquante-quatre ans, est chirurgien thoracique et cardio-vasculaire à l’hôpital d’enfants de la Timone, à Marseille.
En près de trente ans, le Pr Bernard Kreitmann, chirurgien en cardio-pédiatrie, a opéré avec succès des milliers de petits cœurs au sein de l’hôpital d’enfants de la Timone, à Marseille. Rien d’étonnant à ce que ce géant débonnaire ait été élevé au rang de super-héros par ses jeunes malades, auprès de qui il a supplanté Superman et consorts. Dans son bureau, une collection de Barbapapa fait écho à sa bonhomie.
Adolescent idéaliste, il se rêvait médecin de campagne. Aujourd’hui, il pratique quelque 500 interventions par an sur des enfants atteints de malformations cardiaques congénitales. “Il est très humain, disponible”, soulignent ses collaborateurs. Mais depuis quelques années, Bernard Kreitmann ne décolère pas. Contre les tâches administratives, d’abord : “Je passe plus de temps à m’occuper des problèmes financiers qu’à soigner mes patients”, s’indigne-t-il. Il faut justifier de son activité, de ses dépenses s’il veut garder des infirmières, des internes, du matériel… Autre sujet de préoccupation, le manque de spécialistes : “Nous sommes deux chirurgiens cardiaques pour 10 millions d’habitants. Il en faudrait au moins deux de plus”, pointe-t-il.
Opérations annulées faute de lit en réa
Mais son cheval de bataille, c’est la création d’un service de réanimation spécialisé, dédié à la cardiologie pédiatrique. “On en a besoin et il n’y en a pas… Et le hic, c’est que la seule réa pédiatrique existante est polyvalente, avec seulement 12 lits. Or, mes petits patients doivent tous passer en réa ; certains avant l’intervention, d’autres dès la naissance. Ils ont besoin de lits et d’une réanimation spécialisée”, martèle le professeur.
Il suffit qu’un enfant accidenté soit accueilli en urgence au sein de cette réanimation saturée pour que l’on soit contraint d’annuler une opération du cœur. “On doit en permanence faire des choix, en donnant la priorité aux enfants les plus jeunes et les plus atteints, expose-t-il. Annuler une intervention prévue de longue date et non urgente, une fois, deux fois, c’est malheureusement fréquent. On a connu des pics d’annulation de 60 %.”
Il faut alors refixer une date, en dépit de programmes opératoires bouclés sur deux mois, et avec le risque que l’état de santé des enfants ne se dégrade. Jusqu’à présent, on n’a déploré aucun accident, grâce à la réactivité, à l’implication et à l’extrême professionnalisme des équipes soignantes, des anesthésistes, qui compensent en permanence les dysfonctionnements. Mais les enfants opérés à Marseille restent moins longtemps en réa, ce qui a un impact sur le traitement de la douleur, certains médicaments destinés aux nourrissons ne pouvant être administrés en dehors de la réa.
Dans le couloir du service, un tout-petit aux traits tirés trottine lentement, un nourrisson minuscule et pâle dort, niché contre le sein de sa mère, une fillette au regard grave passe sur un lit roulant. Ce sont eux, les petits cœurs du Pr Kreitmann, qui palpitent doucement.
Il a plaidé leur cause partout, auprès de la direction générale de l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM), à l’agence régionale de santé, dans les médias… On lui répond qu’il a raison, que ça va bouger. Il attend, en vain… Sauf que les petits cœurs, souvent, ne peuvent pas patienter. Aujourd’hui, le ras-le-bol succédant à la colère, le super-héros est fatigué.

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