Augan renaît solidaire

Pour Mathieu Bostyn, lauréat du prix des Jeunes entrepreneurs solidaires, il faut imposer un système alternatif à la grande distribution afin que l’humain reprenne toute sa place au centre des échanges. Et que les villages éteints se réveillent.
A sa « grande époque », Augan (Morbihan) comptait plus de 2 800 habitants. Vingt-trois bars, deux boucheries, deux boulangeries, une mercerie, une gare. Aujourd’hui ne restent que 1 400 âmes et une toute petite poignées de négoces. « Et encore, on fait partie des villages qui sont plutôt bien lotis. En Bretagne, deux tiers des communes rurales n’ont plus aucun commerce de proximité », regrette Mathieu Bostyn.

Avec ses 92 associés, il gère le Champ commun, une société coopérative d’intérêt collectif (Scic) dont l’objectif est justement de faire renaître le commerce de proximité. L’entreprise a reçu le prix « Innovation sociale », d’une valeur de 20 000 euros, remis dans le cadre du Prix national des jeunes entrepreneurs solidaires, organisé par le ministère des Solidarités et de la Cohésion sociale, la Caisse des dépôts et l’Agence pour la création d’entreprises.

Pour l’équipe du Champ commun, un acteur est particulièrement responsable de la déliquescence des villages français : la grande distribution. « Elle fait circuler des denrées qui ne sont généralement pas au profit d’une agriculture raisonnée et attentive à l’environnement, et la rémunération des travailleurs est particulièrement médiocre. Derrière, l’économie locale est mise à mal, attaque Mathieu Bostyn. Et puis les gens ne se rencontrent pas, dans la grande distribution. Les endroits privilégiés pour les rencontres restent les associations et les commerces de proximité ».

Rentabilité sociale

Plutôt que de se contenter de refaire le monde autour du bière, Mathieu a pris les choses en main avec son associé Henry George Madelaine et décidé d’ouvrir une épicerie et un café-concert à Augan. Histoire que la commune ne soit pas une cité dortoir, amenée à mourir lorsque les anciens auront poussé leur dernier souffle. « S’il n’y a pas de jeunes qui viennent s’installer sur ce territoire, qui ont du plaisir à être là et qui trouvent l’activité économique qui les fait vivre, ces zones seront perdues », avertit Mathieu Bostyn.

Grâce au statut de Scic, les associés du Champ commun sont variés : producteurs locaux, consommateurs, salariés, associations intéressées par le projet. « Ce ne sont pas des actionnaires qui ont mis du pognon et attendent une rentabilité financière, ce sont des associés qui ont mis du pognon et attendent une rentabilité sociale. C’est très différent », souligne l’entrepreneur de 33 ans.

Yaourts, tisanes, bière et autres produits locaux sont proposés dans le Garde-manger, l’épicerie de 112 m² du Champ commun. « On veut faire la démonstration que c’est possible aujourd’hui, quand on mise sur le savoir-faire, de créer de la richesse sur et au profit d’un territoire, avance Mathieu Bostyn. Ce qu’on veut, c’est travailler avec des gens qui soutiennent leur communauté, qui ont une réflexion sur la valeur ajoutée et veulent gagner leur vie correctement ».

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Les produits ne sont pour autant pas exclusivement bretons, et rien n’empêche de trouver au Garde-manger de l’huile d’olive ou du jambon de Bayonne. La ligne de conduite du Champ commun : être intègre sans être intégriste.

Mais surtout, leur épicerie ne devait pas n’être qu’un repaire de militants. « Ce qui nous intéressait, c’était déjà d’offrir un service à la grand-mère du coin. Qu’elle puisse rester autonome, venir avec son petit caddie. Je pense qu’on joue un rôle social monstrueux rien qu’en faisant ça », se félicite Mathieu Bostyn. Or, « la grand-mère, avec 800 euros de retraite, elle ne va pas mettre 4,50 euros dans un claquos certifié bio ! » Le Garde-manger propose donc 2 500 références, qui doivent aussi bien satisfaire les clients de Super U que de Biocoop. « Moi je n’ai plus besoin d’aller en grande surface », apprécie Mathieu Bostyn.

« Un vrai choix militant »

La renaissance des villages ne tenant pas qu’à un caddie rempli, le bar du Champ commun organise régulièrement des concerts, ateliers et conférences. Par ailleurs, l’épicerie propose un relais postal. « Il n’y avait qu’une Poste, ouverte deux heures par jour, quatre jours par semaine », déplore Mathieu Bostyn. Le Garde-manger, lui, est ouvert douze heures par jour. Et offre également la possibilité aux riverains de venir retirer de l’argent. « On dépanne les gens jusqu’à hauteur de 150 euros tous les sept jours, sur notre trésorerie personnelle, avec remboursement sous sept jours de la Poste. C’est quand même une sacrée prise de risque pour nous, reconnaît le souriant barbu. Mais sinon les gens doivent faire 20 kilomètres aller-retour pour un billet ».

Tous ces efforts pour faire revivre son village d’adoption (Mathieu est Ch’ti d’origine) ont toutefois un coût : « On est huit salariés, pour cinq équivalents temps-plein. Ce qui veut dire que, grosso merdo, on gagne 600 euros par mois. Il faut cravacher, c’est un vrai choix militant. »

Qu’importent les sacrifices, les troupes du Champ commun sont déjà sur d’autres projets. Grâce à l’argent du prix des jeunes entrepreneurs solidaires, ils vont ouvrir une micro-brasserie dans les jours qui viennent et travaillent avec la région Bretagne sur l’ouverture d’une auberge. Et afin que leur initiative ne reste pas isolée, ils réfléchissent à la mise en place d’un pôle d’économie sociale et solidaire, dans lequel les acteurs du coin se réuniraient, mutualiseraient leurs moyens et feraient de la formation. « Si on veut que les gens récupèrent des modèles d’activité de proximité, il faut qu’on soit bons, on ne peut pas s’improviser. Pour pouvoir contrecarrer les logiques ultra-libérales, il va falloir qu’on mette les moyens, parce qu’ils sont forts », concède Mathieu Bostyn. Face au Goliath capitaliste, le David breton ne compte pas se débiner.

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