Audrey Kermalvezen : le droit aux origines

Audrey est née il y a trente-quatre ans grâce à un donneur de sperme anonyme. Devenue avocate, elle se bat pour que ceux qui ont été conçus comme elle puissent avoir accès à leurs origines. C’est ce combat qu’elle raconte dans un livre (1) paru en mai.

 

Vous avez appris que vous aviez été conçue grâce à un don de sperme à l’âge de vingt-neuf ans, quelle a été votre réaction ?
Lorsque mes parents nous ont révélé à mon frère et à moi, ce fameux 29 octobre 2009, que nous avions été conçus par insémination artificielle avec don de sperme (Iad), j’ai trouvé cela cruel. Un flot de questions s’est alors imposé à moi : pourquoi avoir attendu si longtemps ? A quoi bon nous révéler ce secret ? Mais en face, pas beaucoup de réponses… Dans un premier temps, j’en ai beaucoup voulu à mes parents, puis j’ai vite pris conscience qu’ils n’étaient pas les premiers responsables de ce secret. Mais une partie de mon monde s’est effondrée : je ne sais absolument rien de mon géniteur et mes parents ne peuvent rien m’en apprendre. C’est d’ailleurs pour cette raison essentielle qu’ils ont tant hésité à nous le dire. L’irréversibilité de l’anonymat du tiers donneur et l’absence totale d’informations sur lui avaient constitué un frein à la révélation du secret de notre conception.

Vous dites même que les banques de sperme incitent au secret ?
En fait, depuis la création des banques de sperme, aujourd’hui appelées Cecos [Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme], tout a été conçu pour masquer la réalité de la procréation médicalement assistée avec tiers donneur pour permettre aux couples de la présenter comme une procréation classique. Car les Cecos pratiquent un appariement entre le donneur de gamètes et le parent stérile du couple : ils sélectionnent un donneur qui a le même morphotype (couleur de peau, des yeux, des cheveux), le même groupe sanguin. D’ailleurs, la similitude du groupe sanguin a pour but d’anticiper toute question de l’enfant qui, en cours de biologie, aurait pu découvrir qu’il n’est pas le fruit de ses deux parents. La similitude de groupe sanguin a pour seule finalité de maintenir l’enfant dans l’ignorance.

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre ?
J’ai peu d’informations sur ma naissance, sinon que j’ai été conçue à l’hôpital Necker, à Paris. Je n’ai aucun élément sur mon géniteur et ne sais pas si mon frère et moi avons le même donneur ! J’ai voulu aller plus loin et que l’on ­reconnaisse les droits des enfants conçus par don. Lorsque j’ai commencé à enquêter pour mon livre, j’ai remarqué qu’il y avait une résistance de la part des responsables des Cecos. Pourquoi ? Car certaines lois ne sont pas respectées. Comme celle qui prévoit qu’il n’est pas possible de concevoir plus de dix enfants par donneur. En plus, il faut savoir qu’avant 1977 les dons étaient rémunérés ! Il y a d’autres zones d’ombre, comme la potentielle utilisation de sperme de détenus, le fait que je ne puisse rien connaître de mes antécédents médicaux, des ­critères de sélection proches de l’eugénisme, le fait que l’on conserve le sperme ad ­vitam aeternam, ce qui ­signifie que je pourrais, à la limite, me faire inséminer avec le sperme de mon propre géniteur…

Que préconisez-vous ?
Pour ceux qui ont été conçus grâce à un donneur et qui le souhaitent, nous revendiquons l’accès aux informations non identifiantes qui se trouvent dans les dossiers, et, d’autre part, que l’on demande au donneur concerné qu’il accepte que son identité nous soit dévoilée. L’anonymat entre le couple qui a demandé une Pma et le donneur doit être préservé, mais il faut permettre à l’enfant, s’il le désire, de connaître dès sa majorité l’identité du donneur. Ces derniers seront informés qu’ils pourront éventuellement être identifiés au plus tôt à la majorité du jeune et feront ce choix en connaissance de cause, comme en Suède, où cela est possible depuis 1984, en Suisse et au Royaume-Uni.

Parlez-nous de votre association Procréation médicalement anonyme (2).
Mon mari, également né par Iad, et moi militons au sein de cette association parce que nous pensons que chaque enfant a le droit de connaître ses origines et que le mode de conception ne doit pas être un facteur de discrimination. Nous voulons sensibiliser les professionnels de la santé, le législateur et le grand public aux conséquences psychologiques, médicales et sociales, pour les enfants, de l’anonymat irréversible des donneurs de gamètes ou ­d’embryons.

(1) Mes origines : une affaire d’Etat, d’Audrey Kermalvezen, éd. Max Milo, 19,90 €.
(2) http://www.pmanonyme.asso.fr