Amisol, entreprise de textile clermontoise tristement célèbre pour son utilisation effrénée de l’amiante, comme le cite expressément le rapport Dériot (Sénat, 2006) (1), recense de nombreuses victimes. Le Caper, créé en Auvergne par les anciennes salariées de l’entreprise, a été la première association de victimes de l’amiante en France à voir le jour, avant l’Andeva. Le dépôt de plainte en pénal contre les dirigeants de cette entreprise date de fin 1996. C’est l’une des plus anciennes plaintes dans le dossier pénal de l’amiante. L’avocat du dernier P-Dg de la société, Claude Chopin, fils du P-Dg historique de l’entreprise, a saisi les tribunaux sur la lenteur de la justice et revendique un non-lieu pour son client, estimant que la durée de l’enquête aujourd’hui menée par Marie-Odile Bertella-Geffroy, du pôle de santé publique de Paris, « viole le droit de son client à un procès équitable. » L’avocat, Me Vincent Courcelle-Labrousse, plaide que les personnes qui auraient pu témoigner en faveur de son client sur ces faits vieux de 38 ans -Amisol a fermé en 1974, Ndlr- sont aujourd’hui décédées ou trop âgées pour pouvoir être entendues par la justice.

Le parquet général de la cour d’appel de Paris n’a, semble-t-il, pas été insensible à cet argument puisqu’il a souligné récemment, dans un réquisitoire, que cette durée de procédure est « tout à fait déraisonnable ». Après instruction du parquet de Clermont-Ferrand, devant lequel la plainte avait été déposée, Claude Chopin avait été mis en examen en 1999 notamment pour « empoisonnement, homicide involontaire et abstention délictueuse ». A Clermont-Ferrand, le procès n’aura jamais lieu et le dossier sera dépaysé sur Paris, avec tous les autres dossiers concernant l’amiante.
Le parquet général demande donc un non-lieu général. La chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris doit se prononcer sur la requête de l’avocat de Claude Chopin, le 8 février prochain. Si cette requête est rejetée, le dossier restera chez la juge Bertella-Geffroy.

Les anciennes salariées -pour beaucoup des femmes- sont complètement scandalisées par les conclusions du parquet général. L’association Henri-Pézerat, dont le caper Auvergne, présidé par Josette Roudaire, ancienne salariée d’Amisol, fait partie, a également exprimé son indignation, La demande du parquet général est jugée « insupportable » par l’association. « La lenteur de la justice, lente pour tout le monde -en premier lieu les victimes et leurs familles- (…) n’annule en rien la responsabilité du dernier des Chopin-amianteurs. » Une responsabilité indéniable, rappelle l’association, « matérialisée par son statut de P-Dg et son ancienneté dans l’amiante, qui est au cœur des affaires familiales (…). »

Réaction d’Annie Thébaud-Mony, présidente de l’association Henri-Pézerat.

« Les preuves sont accablantes »

-Quelle est votre réaction face à cette décision du parquet général ?
Il y a une violence incroyable dans cette décision. Vouloir déclarer un non-lieu à l’encontre d’un industriel responsable de nombreux drames humains, c’est nier que la responsabilité première, dans toute l’histoire de l’amiante, c’est d’abord celle des industriels qui savaient depuis des décennies. Et qui, de surcroît, ont tout mis en œuvre pour dissimuler le dégâts et faire que les pouvoirs publics prennent des décisions le plus tardivement possible. Pour en revenir plus précisément au cas d’Amisol, Mr Chopin aurait dû être jugé, à Clermont-Ferrand, depuis longtemps. Il n’y a pas besoin de quinze ans d’instruction pour clore un dossier comme celui-ci. Les preuves sont accablantes. Il était partie prenante de la chambre syndicale de l’amiante. Lui et sa famille ne pouvaient ignorer les dégâts de l’amiante. Du reste, des membres de cette chambre syndicales avaient fini par prendre leurs distances avec cette famille.  Que le premier responsable d’une telle catastrophe – il y a eu des dizaines de décès dus à l’amiante, parmi les salariés d’Amisol, Ndlr- puisse être non seulement jamais jugé mais blanchi, est une hypothèse d’un cynisme odieux et horrifiant.

Que pensez-vous de l’attitude de Martine Aubry suite à sa mise en examen récente ?
Martine Aubry n’aide pas à clarifier les choses en n’assumant pas de s’être fait piéger par le Comité permanent amiante (Cpa). Si elle avait reconnu avoir fait confiance à une entité qui se posait alors comme instance de référence de la prévention des risques, cela permettrait à la société toute entière de mettre en doute ces types d’instances qui aujourd’hui sévissent encore dans d’autres domaines, le nucléaire et les pesticides, par exemple. Au lieu de cela, elle a jeté le doute sur des experts scientifiques qu’elle n’a pas sollicités. Or, à l’époque, elle aurait pu rencontrer Henri Pézerat qui déjà publiait et intervenait sur les dangers de l’amiante, dès qu’il en avait l’occasion. Nous savions très bien que la valeur-limite de 1977 n’était pas suffisante. Puis il est entré au Conseil supérieur de la prévention des risques professionnels en 1987-1988. Cela dit, je le répète, en première intention, ce sont les employeurs qui doivent être jugés. Mais que les pouvoirs publics rendent aussi compte de leur lenteur à intervenir, me paraît normal.