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Addictions

Alcoolisme : la fin du tout-abstinence

Et si l’abstinence à vie n’était plus la seule solution pour traiter l’addiction à l’alcool ? Bien qu’il ne soit pas encore officiellement autorisé contre l’alcoolisme, le baclofène a ouvert la voie à d’autres molécules et à d’autres thérapies.

 

Boire trop, ça veut dire quoi ?

On estime que, en France, 4 à 5 millions de personnes consomment trop d’alcool. Parmi elles, 1,5 à 2 millions en sont dépendantes. « Avoir un problème avec l’alcool se traduit par une perte de contrôle dans la consommation : on ne veut boire qu’un seul verre, mais au final on en boit cinq, explique le Pr Michel Lejoyeux, chef du service de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital Bichat, à Paris. On recherche également les occasions de boire, de façon répétée et fixe, et on en éprouve du plaisir. L’alcool prend une place importante dans la vie et entraîne à plus ou moins long terme des dommages dans l’organisme, mais aussi au sein de la vie familiale, professionnelle et sociale. » Car on ne boit pas par hasard. Pour beaucoup, l’alcool est un anxiolytique, une béquille pour surmonter les difficultés de la vie à un moment donné. Pour d’autres, la consommation augmente progressivement, sans qu’ils y prennent garde. Ceux-là risquent de basculer vers un usage nocif, voire une dépendance psychique et physique. D’autant qu’il existe une vulnérabilité individuelle à l’addiction : certains facteurs (génétiques, impulsivité, recherche de sensations fortes, consommation précoce, environnement) entrent en jeu.

Un manque de prise en charge

Seules 8 % des personnes ayant un problème avec l’alcool sont médicalement prises en charge. « La société française pense encore que ceux qui boivent trop ne sont
pas des malades, mais simplement des bons vivants », remarque le Pr Lejoyeux. « C’est
la représentation de la maladie qu’il faut faire évoluer, souligne le Pr François Paille, alcoologue au Chu de Nancy. Il n’y a pas, d’un côté, des personnes qui boivent modérément et n’ont pas de problème avec l’alcool et, d’un autre, une minorité d’alcoolo-dépendants, prédisposés et vulnérables. Dans des situations stressantes, tout le monde peut sombrer dans l’addiction. » Mais parler d’alcool en France reste tabou.
Et pour cause : « Nous vivons dans une société qui encourage à boire, qui tolère longtemps les excès, ajoute le Pr Paille. Ce déni de la maladie contribue à retarder
la prise en charge. Celle-ci intervient souvent lorsque la situation n’est plus tenable. »

Des thérapies adaptées

Pour décrocher, le seul salut était jusqu’ici l’abstinence totale, à vie. Nombre de patients ne pouvaient s’y résoudre, convaincus qu’ils n’y arriveraient jamais. « Ce modèle a été la source de nombreux échecs thérapeutiques, note le Pr Paille. Car même gravement atteints, les patients gardent l’objectif secret de pouvoir reboire un jour comme tout le monde, à une fête ou en famille. »
Aujourd’hui, ce dogme est remis en question. Désormais les addictologues essaient de moduler leur réponse thérapeutique en fonction de la sévérité de la maladie, des problèmes liés à la santé physique et mentale, mais aussi des difficultés sociales et familiales du patient. Les souhaits de celui-ci sont aussi mieux pris en compte. « L’abstinence peut être difficile à vivre. On propose alors de réduire la consommation, par exemple de 15 verres1 à 10 verres par jour », explique le Pr Paille. « Les dommages causés par l’alcool sur la santé étant fonction des quantités consommées, les bénéfices obtenus à réduire la consommation sont très importants, surtout chez les gros buveurs », souligne le Pr Mickaël Naassila, directeur Inserm du groupe de recherche sur l’alcool et les pharmacodépendances (Grap), à Amiens. « Dans d’autres cas, l’abstinence est la seule thérapie réaliste, notamment en cas de dépendance sévère, après de multiples tentatives d’arrêt, quand l’état général du patient est très dégradé, qu’il souffre d’une maladie du foie et/ou de désordres psychiques, souligne le Pr Paille. Mais il n’est pas exclu que ces patients puissent réessayer de boire, lorsque leur situation d’un point de vue personnel, médical et social s’est améliorée. C’est une perspective qui les rassure, même si, au final, beaucoup d’entre eux décident de rester abstinents. »

Le baclofène, une révolution

La prescription du baclofène n’est pas étrangère à ce changement
de paradigme. « Il a complètement modifié la façon de prendre en charge
les patients, explique le Dr Philippe Jaury, généraliste et professeur
de médecine générale à Paris-Descartes. Nous pouvons le prescrire aussi bien
à ceux qui boivent tous les jours qu’à ceux qui ont des problèmes
de consommation nocive mais qui ne sont pas dépendants. »
C’est en 2008 que le Dr Olivier Ameisen, cardiologue aujourd’hui décédé, raconte sa bataille contre l’alcoolisme dans le Dernier Verre. Il y dépeint comment, grâce au baclofène, un myorelaxant habituellement indiqué contre les spasmes musculaires d’origine neurologique, il a réussi à s’arrêter de boire, alors qu’il avait déjà échoué plusieurs fois. De fait, ce médicament rend indifférent à l’alcool,
le patient ne ressent plus aucune appétence pour la boisson. Depuis 2008, plus
de 50 000 buveurs ont démarré un traitement au baclofène. Son efficacité n’a pas été démontrée à ce jour dans la prise en charge de l’alcoolo-dépendance, mais
des études d’observation sont pour le moins concluantes. L’une d’entre elles, dirigée par le Dr Jaury, montre que, sur 132 malades traités pendant un an,
59 % sont devenus abstinents et 21 % des consommateurs modérés.
Les études « Bacloville » et « Alpadir », dont les résultats sont attendus courant 2014, devraient permettre de préciser l’efficacité de ce médicament par rapport à un placebo. Des addictologues
et des généralistes n’ont pas attendu
ces conclusions pour le prescrire à leurs patients, alors qu’il n’a pas d’autorisation de mise sur le marché pour le traitement de l’alcoolisme2. « Beaucoup de patients viennent me voir car l’alcool a ruiné leur vie, malgré toutes leurs tentatives de traitement, explique le Dr Bernard Joussaume, généraliste et ancien président d’Aubes (Association des utilisateurs
du baclofène et sympathisants, site Internet www.baclofène.fr). Certains
d’entre eux peuvent être considérés comme guéris : ils ne boivent plus et ne sont plus sous baclofène. D’autres sont obligés de continuer leur traitement, mais
à des doses beaucoup moins importantes qu’au début de leur prise en charge. Nous traitons chaque malade au cas par cas. » Pour autant, le baclofène n’est pas un remède miracle : « Sans une réelle motivation de guérir, cela ne marche pas, tempère le Dr Joussaume. Il faut suivre ces patients, les encourager à prendre leur traitement, car le baclofène n’est pas dénué d’effets secondaires, dont
une somnolence diurne et des insomnies, qui peuvent être mal tolérées. »
On sait aussi que l’alcoolisme est une maladie complexe, qui masque
de multiples problèmes qu’un médicament seul ne peut contrecarrer.
Le recours à un soutien psychologique reste primordial pour certains patients.

 

Un problème de santé publique

Selon l’Organisation mondiale de la santé, les risques pour la santé augmentent à partir de deux verres par jour pour les femmes et de trois verres par jour pour les hommes.
En France, l’alcool est responsable directement ou indirectement
de 49 000 décès par an, parmi lesquels au moins un décès prématuré (avant l’âge de 65 ans) sur cinq. Une consommation excessive est un facteur de risque
de cirrhose du foie, de cancer de la bouche, de la gorge ou de l’œsophage, mais aussi du sein, d’une inflammation du pancréas, de maladies cardio-vasculaires et du système nerveux, de dépression, de troubles du sommeil... Sans compter les risques d’accidents de la route et du travail, les violences et les suicides. Selon une étude de l’Inserm, les hommes buvant plus de 3,5 verres par jour verraient leurs capacités d’attention et de raisonnement décliner de manière accélérée. Boire durant la grossesse expose également
le fœtus à un retard de croissance et à des déficiences intellectuelles.

Le sevrage
Le plus souvent, le sevrage se fait à domicile, avec un traitement médicamenteux pour diminuer l’appétence pour l’alcool. Un séjour en centre de cure de quinze jours à deux mois peut être proposé pour se réadapter à la vie sans alcool. Le patient reçoit un accompagnement psychosocial, afin de l’aider à comprendre les raisons de sa dépendance. Difficile de connaître le taux de succès de ces cures, mais une chose est sûre : certains patients replongent, surtout quand aucun suivi et aucun travail sur les causes de l’alcoolisme n’a été entrepris.

D’autres médicaments prometteurs
Le Nalméfène devrait être disponible en France fin 2014.
« Cette molécule se prend “ à la demande ”, lorsque la personne est confrontée à une situation à risque, car elle bloque l’appétence pour l’alcool », explique le Pr Naassila. Autres médicaments prometteurs : le topiramate, un antiépileptique, ou l’oxybate de sodium. « Ce dernier allège les symptômes de sevrage et bloque l’envie
irrépressible de boire », assure le chercheur.

 

  • 1. Un « verre », c’est 10 grammes d’alcool pur.
  • 2. L’Agence nationale du médicament et des produits de santé prépare une recommandation temporaire d’utilisation du baclofène, valable trois ans. Elle permettra d’encadrer sa prescription et en autorisera le remboursement.

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