Perturbateurs endocriniens : des effets avérés sur plusieurs générations

« Il faut diminuer autant que possible l’exposition de la population aux perturbateurs endocriniens pour se préserver de leurs effets sanitaires », a déclaré Delphine Batho, ministre de l’Ecologie, en ouverture du colloque international qui s’est déroulé à Paris les 10 et 11 décembre sous l’égide de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Une stratégie, sorte de « feuille de route », comprenant des actions de recherche, d’expertise, d’information du public et de réflexion sur l’encadrement réglementaire de ces substances chimiques sera élaborée d’ici juin 2013. La première réunion de travail aura lieu en janvier prochain.

Les perturbateurs endocriniens font partie des « risques émergents », a rappelé la ministre. Pour cause : pesticides, phtalates, parabènes, bisphénol (BPA), dioxines, PCB, retardateurs de flamme… ils sont partout. Dans l’alimentation, les cosmétiques, les produits ménagers, les médicaments, les jouets, l’air, l’eau, le sol, etc. Difficile d’y échapper. Le danger est que ces molécules aux noms barbares interfèrent avec nos hormones endocrines dont elles sont capables de mimer ou de bloquer l’action. Et le fait d’être confronté à un mélange de plusieurs perturbateurs endocriniens, et non à un seul, pourrait bien aggraver les choses. De la baisse de la fertilité aux troubles du comportement (hyperactivité, déficit de l’attention…), leurs effets peuvent être graves.

Des effets à faible dose

On les soupçonne, par exemple, d’être impliqué dans l’augmentation des cancers hormonodépendants de la prostate, du sein, des testicules, de la thyroïde. Le chlordécone, un pesticide utilisé dans les bananeraies de la Martinique et la Guadeloupe pour lutter contre les charançons et interdit depuis 1993, est associé à un risque de cancer de la prostate. « Les agriculteurs, gros utilisateurs de pesticides, développent moins de cancers que la population générale mais certains cancers sont plus fréquents chez eux comme le cancer de la prostate, les lymphomes et les hémopathies malignes », constate le Pr Henri Rochefort, de l’Académie de Médecine. Il rappelle également que les fillettes exposées durant l’enfance à la dioxine de Sévéso en 1976 ont eu plus de cancers du sein à l’âge adulte.

De fait, les perturbateurs endocriniens semblent plus toxiques quand on y est exposé tôt (pendant la grossesse, enfants, adolescents) et même lorsque les doses sont faibles. « Beaucoup de gens doutent encore des effets à faible dose du Bisphénol A, moi, j’y crois, affirme le Pr Rochefort. Les travaux in vitro montrent des effets sur les cancers mammaires, les testicules, la prostate. Le BPA accélère l’apparition de tumeur du sein et des métastases, c’est sûr ».

L’émail des dents affecté

Les mécanismes d’action de ces produits dans l’organisme sont encore mal connus -ils sont à la fois oestrogéniques, antiandorgéniques, épigénétiques-, néanmoins, plusieurs travaux in vitro sur des animaux de laboratoire présentés lors de ces deux jours attestent d’un vaste champ. Ainsi, des études sur des rats exposés au Fipronil (qui est à la fois un produit phytosanitaire, un biocide à usage domestique et professionnel et surtout le médicament vétérinaire le plus répandu actuellement) indique, entre autres, que ce dernier agit au niveau du foie et qu’il baisse la circulation des hormones thyroïdiennes. Les perturbateurs endocriniens, et particulièrement le Bisphénol A, pourraient également altérer l’émail de nos dents. Une étude originale montre, en effet, que des tâches blanches apparaissent sur les dents des rats exposés. Un trouble qui rappelle une pathologie appelée NIH, diagnostiquée vers l’âge de 6 ans chez l’homme et qui se traduit par une hypominéralisation des molaires et des incisives dont les causes restent inconnues à ce jour. Selon la chercheuse, Katia Jedéon, l’apparition de ces tâches blanches chez les enfants pourrait être « un marqueur d’une exposition précoce au BPA et à d’autres perturbateurs endocriniens du même type ». L’exposition prénatale au BPA de rats démontre également une diminution de la perméabilité intestinale et une augmentation de l’inflammation du côlon.

Les phéromones perturbés

Une autre étude sur l’exposition de rats à la Génistéine (une isoflavone de soja, un perturbateur endocrinien naturel qu’on retrouve dans les légumes) et la Vinclozoline (un fongicide) indique que les glandes salivaires pourraient être une cible privilégiée des perturbateurs endocriniens. Compte tenu du rôle des sécrétions salivaires dans la santé buccale et les perceptions sensorielles (le goût et les phéromones notamment), ils pourraient avoir des répercussions sur « le comportement sexuel, social et alimentaire », notent les chercheurs. Ils remarquent, par exemple, que les rats exposés préfèrent le sucre que ceux non-exposés. Ils insistent aussi sur l’impact déterminant de la période d’exposition : quand les rats ont été exposés bébés, les perturbateurs affecte plutôt le goût, à l’âge adulte, plutôt les fonctions endocrines. De même, ils sont majorés en cas d’exposition au mélange des deux perturbateurs endocriniens. Un effet « cocktail », en quelque sorte.

La fertilité altérée

Une autre recherche signale qu’une exposition prénatale à des pesticides organochlorés diminue la fertilité des mâles et modifie le développement embryonnaire chez le rat. Des pubertés précoces et l’apparition de mamelons résiduels sont également observées. La baisse de fertilité s’expliquerait, selon les chercheurs, par une diminution de la capacité des ovocytes à féconder un ovocyte et à une perte d’embryons préimplantatoires. Un constat à mettre en relation, peut-être, le déclin de la qualité du sperme : entre 1989 et 2005, la concentration en spermatozoïdes des Français a perdu 32%, selon une enquête récente. Des problèmes de stérilité, d’endométriose, de polypes ont aussi été pointés chez les gros consommateurs d’isoflavones de soja, des phytooestrogènes naturels qui sont aussi des perturbateurs endocriniens. Une relation entre les malformations de l’appareil reproducteur chez les petits garçons et les perturbateurs endocriniens, l’apparition de pubertés précoces chez les filles est également suspectée. L’Institut national de veille sanitaire (Invs) devrait se pencher sur l’avancement de l’âge pubertaire en 2013.

L’obésité accélérée

« Il existe des substances obésogènes », affirme le Pr Bruce Blumberg de l’université de Californie. Les perturbateurs endocriniens ont toutes les chances d’en faire partie. Une étude sur l’exposition prénatale à l’un d’entre-eux, le TBT (que l’on trouve dans le PVC) révèle que les animaux consomment moins de nourriture mais qu’ils sont prédisposés à fabriquer plus de cellules graisseuses (adipocytes) qu’osseuses. L’effet a été mesuré à 4 mois, surtout chez les femelles. « On ne sait pas quelle est l’exposition humaine au TBT mais, à l’évidence, il y a des produits chimiques qui peuvent augmenter notre prédisposition à devenir obèses plus tard, explique le professeur. La sédentarité et le régime alimentaire ne suffisent pas à justifier l’épidémie d’obésité. Un bébé obèse à 6 mois, on ne peut pas dire que c’est à cause de son hygiène de vie. Il y a bien des médicaments qui font grossir comme les antipsychotiques et les antidépresseurs, pourquoi pas les produits chimiques ? ».

Un effet transgénérationnel

On est encore loin de tout savoir sur l’impact des perturbateurs endocriniens sur notre santé. On ne sait pas non plus si les observations sur les rats sont transposables à l’homme mais une chose semble certaine : leur impact se retrouve une, deux, voire trois générations plus tard. L’effet du TBT sur les rats, par exemple, a été repéré sur leur progéniture. L’exemple d’un perturbateur endocrinien tristement célèbre, le Distilbène (hormone de synthèse prescrite aux femmes pour leur éviter une fausse couche dans les années 60 et 70) est un cas d’école. L’étude du Pr Charles Sultan à Montpellier a montré que 8% des petits garçons issus des filles du Distilbène atteintes d’une malformation uro-génitale ont eux aussi une malformation. Un travail réalisé à Washington sur des femelles gestantes exposées à des pertubateurs endocriniens montre que des anomalies peuvent se transmettre jusqu’à la quatrième génération. Une étude sur la Vinclozoline (un fongicide) confirme que son impact se transmet très nettement à la première génération, il est encore présent à la seconde et troisième génération tout en s’atténuant un peu. Un phénomène qui peut s’expliquer par l’épigénétique, autrement dit notre environnement génétique dans lequel, au-delà d’un certain seuil d’exposition à des substances toxiques, des modifications peuvent se produire et s’installer. Pour autant, tout le monde ne sera pas touché de la même manière. Selon Ariane Paoloni-Giacobino, généticienne à Genève, « Il existe une vulnérabilité aux perturbateurs endocriniens qui dépend de notre fond génétique ». Raison de plus pour protéger tout le monde.

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