Les héros sacrifiés du World Trade center

Les héros sacrifiés du World Trade center

Au-delà de l'horreur de l'attentat du 11 septembre 2001, il y a le scandale d'un chantier conduit au pas de charge dans une atmosphère empoisonnée par des substances toxiques. Aujourd'hui des hommes et des femmes en meurent, dans l'indifférence des autorités, qui ont menti sur ce point.

New York 2006, un dimanche pluvieux de juin. Il n'y a pas foule autour du site du World Trade Center. Aucune activité sur le chantier de Ground Zero. Quelques badauds lisent les panneaux accrochés sur l'enceinte doublement grillagée. Pancartes dérisoires pour dire l'épouvante, l'hécatombe du 11 septembre 2001.

Comment décrire l'enfer de feu, de douleur, de terreur que fut ce jour où les « Twin Towers » furent détruites ? Des fumées noires enveloppèrent tout le sud de Manhattan. Les ruines brûleront trois mois et le nuage persistera pendant des semaines, empestant l'atmosphère au gré des vents jusqu'à Brooklyn, de l'autre côté de l'East River.

« Tout le monde voulait faire quelque chose. Moins de deux heures après l'attaque, les hôpitaux refusaient les donneurs de sang », m'explique Mary, qui n'habitait qu'à quelques blocks (pâtés d'immeubles) du site fatal. Dans la chapelle Saint-Paul, voisine du World Trade Center, il reste quelques souvenirs, des dessins d'enfants, un lit de camp, des photos qui témoignent du chaos et de l'horreur.

Inimaginable pour nous qui, derrière nos téléviseurs, regardions en boucle des images qui semblaient irréelles.

Dès le 12 septembre, la poussière n'était pas encore retombée, le feu brûlait toujours quand s'est ouvert un chantier qui n'était désormais plus une opération de sauvetage. Au bas mot, 40 000 hommes et femmes ont travaillé souvent douze heures par jour et sept jours sur sept - ouvriers du bâtiment, agents des transports, pompiers, policiers ; sans oublier les agents de nettoyage qui officiaient pour que l'activité reprenne dans les tours voisines. Fouillant la morasse de fer, de verre de béton où aux gravats se mêlaient les morceaux épars de ceux qui étaient restés prisonniers des tours.

Ils ont sué, souffert, pleuré sur ce chantier qualifié de « plus dangereux des Etats-Unis ». Soutenus par des volontaires qui apportaient de l'eau, des masques, du réconfort, dans un élan de générosité, de patriotisme et unis dans le sentiment d'appartenir à une grande nation.

Les cotations reprennent, six jours après l'attentat. Le 17 septembre, Wall Street, la Bourse de New York, située à moins de 500 mètres des décombres fumants des Twin Towers et de la tour 7, rouvre.

Dès le 18, dans un communiqué, l'Agence de protection environnementale (Epa) fait campagne sur le thème « l'air est sain » dans le sud de Manhattan. Le 21 septembre, les plus hautes autorités en matière d'environnement et de santé publique du pays, dont le département de la Santé, annoncent que les New-Yorkais et les habitants du New Jersey peuvent regagner leurs habitations et leurs lieux de travail.

Les cloches sonnèrent la fin du déblaiement des ruines du World Trade Center le 30 mai 2002, à 10 h 29 précises. Glas lugubre pour un chantier qui avait duré neuf mois. Un chantier de plusieurs hectares, d'où furent extraits 1,6 million de tonnes de gravats. Un chantier qui se terminait avec quelque trois mois d'avance.

Une bannière étoilée, posée sur une civière, rendait hommage aux victimes à jamais disparues : 2 985 morts, dont 1 800 n'ont pu être identifiés. « Au nom d'une nation pleine de gratitude, je veux remercier tous ceux qui ont contribué à déblayer ce site fatal et je veux que notre pays continue à offrir ses prières aux familles, amis et citoyens qui souffrent encore des conséquences des attentats du 11 septembre », déclarait depuis la Maison-Blanche le président George W. Bush.

Sur les palissades du chantier, où il est désormais interdit d'afficher, une main anonyme a écrit en lettres minuscules : « La réponse, c'est l'amour. » En dessous, une autre lui a répondu : « Oui, mais quelle est la question ? » Oui, quelles sont, plutôt, « les » questions ?

« Je rends responsables la Ville, le gouvernement et les politiciens de la mort de mon fils », déclare Joseph Zadroga lors de la manifestation du 17 juin 2006, qui a réuni devant le site plusieurs centaines de sauveteurs et travailleurs de Ground Zero.

Le policier James Zadroga, mort en janvier de cette année, est la première victime officielle de l'après 11 septembre. « Et je ne pense pas que ce sera la dernière, malheureusement », ajoute Michael Palladino, président d'une association de policiers (Detectives' Endowment Association).

« Je n'ai pas pensé un seul instant que mon pays, mon gouvernement, pouvaient me mentir, dans un moment aussi terrible. » Je rencontre enfin Alex Sanchez, en haut de Manhattan, chez lui, Riverside Drive. La veille il ne pouvait pas : il se sentait trop mal. Conséquence des heures passées à nettoyer les immeubles autour de Ground Zero...

Car il y a bien eu mensonge. Rapports et enquêtes indépendantes ont établi que les autorités savaient que l'air était toxique. Et il aura fallu attendre 2 003 pour que l'Epa (Environmental Protection Agency) admette que les communiqués étaient rédigés en concertation avec la Maison-Blanche, et que nulle information ne pouvait sortir sans le feu vert de l'administration Bush.

Nous en savons plus aujourd'hui sur la soupe chimique à laquelle ont été exposés les travailleurs et les habitants. L'effondrement des tours et le feu qui les a embrasées ont ­libéré un cocktail fait de particules d'amiante, de zinc, de mercure, de nickel, de fibre de verre et d'acier, de benzène, de silice... et la liste n'est pas close.

Alex, l'homme que je viens de rencontrer, a trente-huit ans. Usé, il s'excuse entre deux quintes de toux de devoir laisser le ventilateur en marche. La WTC cough, la « toux du World Trade Center », comme disent les New-Yorkais, je l'entendrai souvent, dans le métro, le bus, les magasins... Alex a travaillé sept jours sur sept, jusqu'à douze heures par jour. « C'était dur, mais j'étais fier, il fallait nettoyer. » C'était comme laver une blessure nationale.

Mais avec quoi ? « On avait des masques et des combinaisons en papier, et quand il n'y avait plus de masques on mettait des bandanas. » Toutes les études médicales le confirment : plusieurs milliers de travailleurs qui sont intervenus sur Ground Zero n'avaient pas de masques respirateurs et n'étaient pas informés du danger.

David Newman, ingénieur spécialiste de l'hygiène industrielle du Comité pour la santé et la sécurité au travail de New York, le Nycosh, se souvient qu'en 1985, à Gramercy Park, six immeubles avaient été évacués le temps de les décontaminer : 90 kilos d'amiante avaient été extraits. « A Ground Zero, pas de mesure d'évacuation, pas de protocole sérieux, alors que nous avions affaire à des tonnes d'amiante pour ne parler que de ce polluant. »

Pourquoi s'inquiéter ? « Mon gouvernement m'avait dit que l'air n'était pas dangereux », soutient Alex. Pourquoi s'inquiéter outre mesure en effet ?

« L'air est respirable », avaient proclamé les autorités. Pour David Newman, qui, dès la première semaine, avait effectué des prélèvements, une telle déclaration était de nature à minimiser, voire à disqualifier la nécessité du port des masques dans une atmosphère pourtant littéralement empoisonnée. Une « telle déclaration était criminelle », ajoutera Joel Shufro, le directeur du Nycosh.

Franck Goldsmith, directeur de la santé au travail au Syndicat des travailleurs des transports de New York (Transport Workers Union Local 100), est un homme direct : « Nous n'avons pas cru un seul instant à cette assertion qui était un défi à notre réalité », dit-il simplement. Ce syndicat, qui rassemble 38 000 membres, avait 3 000 hommes sur le terrain, pour la plupart volontaires, afin de remettre en marche les transports, sans lesquels la mégapole américaine serait frappée de paralysie.

« Pendant trois semaines nos chauffeurs de bus assuraient la navette vers le site de l'attentat pour y acheminer les sauveteurs.

Il fallait nettoyer les stations, les trains, les bus, décontaminer et remettre en service les systèmes de ventilation et l'air conditionné. » Deux semaines furent nécessaires aux pompiers pour disposer de masques respiratoires autonomes. Souvent inutilisables, et difficiles à porter pendant des heures d'affilée. Ce n'est que le 20 novembre que fut mise en place une coordination pour assurer la sécurité sanitaire des sauveteurs et des ouvriers.

Combien sont-ils - pompiers, policiers, ouvriers, volontaires - qui souffrent de problèmes respiratoires, digestifs, de dépression ? Combien sont-ils dont le système immunitaire s'est effondré ? Combien développeront des cancers, des mésothéliomes, car il est connu que les agents toxiques auxquels ils ont été exposés génèrent aussi des maladies à déclaration tardive ?

Des milliers comme Alex ? Et parmi eux, combien de walking dead, d'hommes « marchant vers la mort », une expression qui évoque ceux qui, dans les prisons américaines, attendent leur exécution. Combien sont-ils ? Personne n'a pu répondre à ma question. Seules quelques études ponctuelles permettent d'imaginer les conséquences d'un dispositif fondé sur le déni du danger.

Dans le cadre du programme de dépistage et de soins élaboré par le Mount Sinai Medical Center en 2004, 12 000 volontaires et travailleurs de Ground Zero avaient été examinés. Une analyse portant sur 1 182 sujets montre que 50 % d'entre eux avaient toujours de graves problèmes respiratoires. La moitié d'entre eux présentaient des signes de désordres psychiques post-traumatiques. Selon le Dr Levin, au moins 60 personnes seraient déjà décédées des suites de l'exposition.

Manuel travaillait avec Alex. Il arbore fièrement son badge du Mount Sinai Medical Center. Asthmatique au dernier degré, il a une voix rauque, à peine audible. « Le jour où je n'ai plus pu travailler, car j'étais trop malade, je n'ai plus pu payer mon loyer, explique-t-il en espagnol, car il est originaire de la République Dominicaine. Je me suis retrouvé six mois à la rue, homeless, dormant dans ma voiture, utilisant les douches publiques. » Un « imbroglio de paperasses » fait qu'il n'a pas de pension. Il peut toutefois se soigner car il est enregistré dans le programme du Mount Sinai Medical Center. « Heureusement les médicaments y sont délivrés gratuitement. »

Aucun accès aux soins pour 400 000 travailleurs new-yorkais, souvent précaires, pas assez pauvres pour prétendre à l'assistance Medicaid, pas assez « riches », et souvent précaires, pour se payer une assurance.

Un réservoir de main-d'œuvre de choix, embauchée au jour le jour pour le nettoyage de Ground Zero, payée cinq fois moins qu'un travailleur recruté dans des conditions normales.

Sans assurance, les soins sont chers. Greg Lopez, un conducteur de camion qui a transporté les gravats, dépense 2 000 dollars par mois pour soigner son emphysème, une fibrose pulmonaire, des kystes aux reins et des ulcères. « Une telle charge financière est insupportable », s'indigne son épouse, Suzan. Quant à obtenir une réparation du dommage subi, même pour ceux qui bénéficient d'une assurance dans leur contrat de travail, c'est un parcours du combattant bien trop dur pour des hommes malades.

« Les dispositifs en place sont tels que la plupart des demandes de réparation sont contestées ou rejetées par les employeurs », s'indigne Franck Goldsmith. Résultat : des milliers de litiges devant les tribunaux.

S'adressant à la foule réunie devant le Ground Zero lors du rassemblement du 17 juin dernier, Suzan a lancé ce cri : « Il est temps que ce gouvernement se réveille ! » Temps de ne pas oublier les héros sacrifiés du World Trade Center.

Les résidents restent vigilants

« La moitié des habitants du quartier ont déménagé », constate Catherine Mc Way Hugues. Son appartement, qui domine Ground Zero, a été épargné, mais elle a vécu des mois de lutte contre « cette poussière sèche » qui revenait sans cesse malgré l'intervention des services de nettoyage. Beaucoup de résidents du sud de Manhattan se sont organisés en comité de quartier (community board) afin de rester vigilants quant aux conséquences de l'attentat et aux indemnisations.

« Ce fut une faute terrifiante que de ne pas avoir mesuré l'importance du danger, et d'avoir incité les gens à revenir », confirme Suzanne Mattei, responsable du Sierra Club de New York, l'une des plus anciennes associations de défense de l'environnement des Etats-Unis. Elle rappelle notamment dans son rapport « Pollution et déception à Ground Zero » qu'un an après l'attentat, parmi les résidents, la moitié des personnes examinées avait des troubles respiratoires. On a noté aussi une recrudescence de nouveau-nés de poids inférieur à la moyenne. Enfin, les atteintes psychiques post-traumatiques affecteraient la moitié des personnes observées.

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