Humour noir et handicap font-ils bon ménage ?

Faire rire avec le thème du handicap n’est pas forcément chose aisée. Mais un certain nombre d’artistes se lancent.
Bien sûr, il y a eu Intouchables. Mais pas que. Bien que la déferlante Sy/Cluzet se soit (naturellement) calmée, les salles de théâtre et de cinéma continuent de se remplir de spectateurs hilares face à des artistes qui ont décidé de s’amuser avec un sujet peu courtisé : le handicap. Après avoir visionné Hasta la vista, ce road-movie désopilant et touchant de trois jeunes handicapés qui décident de perdre leur virginité dans un bordel espagnol, Claude Lelouch, le producteur du film, s’était interrogé : « Comment un sujet aussi casse-gueule que le handicap peut-il être si justement abordé ? »

Casse-gueule, le handicap ? Potentiellement, oui. Parce que l’œil du valide sur le handicapé est souvent rempli de compassion. Le pauvre, il a bien du courage. Quand il ne s’agit pas d’un regard moqueur. Il y a en tout cas, chez beaucoup, un malaise, comme nous le disait « Seb à roulettes » il y a quelques semaines.

On se laisse moins aller à arroser d’humour vache un handicapé qu’un valide – même si les choses changent. Pourtant, « on peut vanner quelqu’un en fauteuil comme quelqu’un qui a des lunettes, plaide Jean-Marie Barbier, président de l’Association des paralysés de France. L’humour peut aussi être une façon de montrer qu’on s’intéresse à l’autre. »

En créant Vestiaires, mini-série réunissant des nageurs handicapés diffusée sur France 2, Adda Abdelli et Fabrice Chanut avaient justement une envie toute simple : montrer des gens qui se charrient. Il se trouve que les deux auteurs ont un handicap et que c’est dans leur club handisport qu’ils ont assisté aux scènes les plus drôles et les plus inspirantes. Mais « ça aurait pu être deux mecs qui travaillent dans un garage », confie Adda Abdelli.

Banalisation du sujet

Au gré des épisodes de deux minutes, on observe donc un groupe de nageurs qui ne se font pas de cadeau (« c’est quoi ce bras de pingouin ? »), se rêvent en organisateurs de « Qui veut gagner des moignons ? » ou goûtent l’eau avec leur canne blanche. Et la formule fonctionne puisque, face au succès de la première saison, France 2 leur a commandé une nouvelle série d’épisodes.


Vestiaires – Vous avez dit handicap ? par Vestiaires

Pour Adda Abdelli, ça ne semblait pourtant pas gagné. Cet employé de mairie a tenté sa chance dans le one-man show il y a une quinzaine d’années, mais « les gens n’étaient pas prêts à rire sur le handicap », juge-t-il. Aujourd’hui, le fait de faire rire sur ce thème « se développe et, d’une certaine façon, c’est souhaitable, parce que ça montre une banalisation du sujet », salue Jean-Marie Barbier.

Si ce dernier estime que, pour que ça marche, « il faut être un bon humoriste, c’est tout », la question de la légitimité se pose. La chronique de Stéphane Guillon sur les Jeux paralympiques ou l’émission A votre écoute coûte que coûte se sont attiré les foudres de nombreux auditeurs, alors que Guillaume Bats, lui-même handicapé et pourtant pas plus tendre, est de plus en plus plébiscité.


Guillaume Bats – Elle est pas belle la vie ? par fieald

« Ce n’est pas un truc qui aurait pu être écrit par des valides, affirme Adda Abdelli à propos de Vestiaires. On est dans une société où l’on ne légitime que celui qui est. Le temps des Coluche et des Desproges est révolu depuis longtemps, chacun doit jouer dans son registre, c’est dommage. »

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Pour Laurent Savard, au contraire, tout n’est qu’une question de matière. Ce papa d’un petit garçon autiste est à l’affiche du Bal des pompiers [fn]La première au théâtre parisien Déjazet, le 2 mai, est organisée au profit de l’association Autistes sans frontières.[/fn], spectacle dont il est l’auteur et dans lequel il tourne en dérision les différentes personnes que le handicap de son fils l’a amené à croiser. « Je pense que n’importe qui peut faire de l’humour autour du handicap, mais il faut faire un boulot de recherche, de journaliste, pour ne pas être à côté », avance-t-il.

Le fait que cela vienne des premiers concernés ne met de toute façon pas à l’abri des critiques. Jean-Marie Barbier n’a pas bien apprécié le premier épisode de Vestiaires (voir page précédente), qui fait (avec humour) le lien entre lourdeur du handicap et allocations publiques. « Ce premier sketch n’est pas vrai et conforte certaines personnes dans l’idée que les personnes handicapées sont privilégiées », attaque-t-il. « C’est une fiction. Comme dans toute fiction, on a scénarisé la réalité pour qu’elle devienne intéressante », se défend Adda Abdelli. Le sujet est en tout cas délicat.

Militants malgré eux

Intouchables, le Bal des pompiers, Vestiaires… ces œuvres avaient pour objectif de faire rire, de divertir, d’offrir de belles histoires. De ne pas s’adresser qu’aux personnes handicapées et à leurs proches, mais à tout le monde. « Je ne voulais pas que ce soit perçu comme le spectacle du papa qui a besoin de se décharger. Je voulais que chacun puisse se reconnaître dedans », confie Laurent Savard.

Mais il est des choses que l’on ne maîtrise pas. « Sans m’en rendre compte, j’ai fait un spectacle militant. Plein de parents d’enfants autistes me contactent pour dire qu’ils sont d’autant plus fiers de leur enfant, que ça les motive. Des petites associations me demandent de les parrainer, apprécie-t-il. Je suis super fier que mon spectacle contribue à faire évoluer les mentalités. Même si ça a très peu de portée, le peu que ça peut avoir, c’est bien. Ça permet d’installer ces personnages qui ont une différence dans l’affectif des Français ».

Même son de cloche du côté d’Adda Abdelli : « L’œil s’habitue à voir un mec en fauteuil à la télé, ça veut dire que les choses changent. Que nous le voulions ou pas, c’est devenu un acte militant. On a eu des retours impressionnants d’associations, qui nous ont dit « on n’attendait que ça » ». Depuis la parution de la mini-série, il fait des interventions dans des écoles et des entreprises pour parler du handicap.

Reste une inconnue : Adda Abdelli, Guillaume Bats et d’autres qui suivront sortiront-ils à terme de leur « costume » de comédien handicapé pour enfiler celui de comédien tout court ? Les créateurs de Vestiaires ont déjà été contactés pour écrire sur d’autres sujets que le handicap. « Les gens ont vu un auteur, la première partie est gagnée », sourit Adda Abdelli. Mais s’il reste cantonné dans son rôle de nageur atteint de la polio, il gardera comme un goût d’inachevé.

En bonus, parce que ce sketch fait beaucoup parler ces derniers jours…