Fukushima : un an de désinformation

Quels seront les effets sanitaires de l'explosion de la centrale nucléaire de Fukushima, le 11 mars 2011 ? Il est trop tôt pour répondre. Une chose est certaine : la transparence n'est pas de mise. « On a le sentiment que les autorités reproduisent les mêmes mensonges, la même désinformation qu'après l'explosion de la centrale de Tchernobyl en 1986 », affirmait ce matin, lors d'une conférence de presse, Bruno Chareyron, ingénieur en physique nucléaire et responsable du laboratoire de la Criirad, un organisme de mesures indépendant qui s'est constitué après Tchernobyl.

Il aurait fallu prendre des mesures drastiques

Dès le 13 mars, au nord de Fukushima, les taux de radioactivité étaient 350 fois supérieur au niveau de radiation naturelle à la veille de la catastrophe. Face à la contamination massive de l'environnement, les autorités n'ont pas pris les mesures adéquates, dénonce le spécialiste : « On a évacué la population sur un rayon de 20 à 30 kms autour de Fukushima, mais ce n'était pas suffisant car c'est sans tenir compte des vents qui transportent les éléments radioactifs. Par ailleurs, on a demandé aux habitants de rester confinés dans leur maison. Quelques heures ça va mais là, ça a duré des semaines pendant lesquelles les habitants ont été contraints de subir la contamination de l'air ambiant ».

Son constat est sans appel : « Il aurait fallu prendre des mesures drastiques ». A commencer par la distribution de pastilles d'iode pour saturer la thyroïde et limiter, voire empêcher, le développement d'un cancer. Ce qui n'a pas été fait. « Quand des initiatives locales ont été prises pour en donner, les gens se sont fait rappeler à l'ordre sous prétexte qu'il n'y avait pas de consignes officielles », précise Bruno Chareyron.

Des doses équivalentes à des dizaines de scanners

Autre hiatus : le contrôle des taux de contamination des aliments n'a commencé qu'à partir du 18 mars. Les habitants ont donc ingurgité des produits contaminés. On estime qu'à Ibaraki, à 100 kms au sud de Fukushima, un enfant qui a mangé 220 grammes d'épinards a reçu la dose maximale de radiation que l'on reçoit normalement en un an. « Le discours officiel était de dire aux gens qu'ils pouvaient consommer les denrées sans problème car ça équivalait à peu près à ce qu'ils recevraient en passant un scanner. Ce qui est déjà une dose importante, souligne le responsable de la Criirad. Sans compter que certains habitants ont pris des doses équivalentes à des dizaines de scanners ».

Pour preuve, en mai, soit deux mois après l'explosion, la Criirad relève des taux de radioactivité dans la ville de Fukushima 10 à 20 fois supérieurs à la normale, écoles et cours de récréation comprises. Plus loin, à 80 kms, ils sont 3 à 5 fois plus élevés qu'il ne faudrait.

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« Dès notre arrivée à l'aéroport de Tokyo, on était en zone contaminée », relate Bruno Chareyron, avant d'ajouter : « C'était révoltant car partout où on est passé et surtout à Fukushima, on voyait les gens vivre normalement puisqu'aucune mise en garde n'était donnée. On sait pourtant que que les rayonnements peuvent créer des lésions de l'Adn et provoquer des risques de cancers. On laisse vivre la population là où il aurait fallu l'évacuer, c'est inacceptable ».

51% des parents souhaitent déménager

Aujourd'hui, à Fukushima, la contamination est toujours très importante. Pour y faire face, les citoyens s'organisent. Sur le modèle de la Criirad, un organisme de mesure indépendant s'est créé : le CMRS (Citizen's Radioactivity Measuring Station). « Les autorités connaissaient dès le départ la réalité de la radioactivité, mais les mesures n'ont été publiées que récemment. On nous a fait croire à l'époque qu'il n'y en avait pas car elles avaient été détruites par le tsunami », déclare le directeur du CMRS, Wataru Iwata.

Selon cet artiste, habitant à Fukushima, plus d'un tiers de sa ville aurait des niveaux de contamination en césium 137 d'au moins 37 000 béquerels par m2. A titre de comparaison, cette contamination n'était que de 22 % en Biélorussie et de 7 % en Ukraine après l'accident de Tchernobyl.

Dans la préfecture de Fukushima, actuellement, 51 % des parents d'enfants souhaiteraient déménager. « Les autorités recommandent de quitter certaines zones de la ville mais ce n'est pas obligatoire, les habitants n'ont donc aucun droit au relogement et tout est à leur frais », déplore Wataru Iwata.

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D'autres villes, au Sud et au Nord de Fukushima sont toujours contaminées. Les aiguilles de pin mesurées à l'ouest de Tokyo, à 200 kms de Fukushima, sont encore radioactives. « Nous avons eu du mal à réagir au début car on nous a donné une information biaisée, insiste Wataru Iwata. On nous a dit qu'il n'y avait pas d'effet sur la santé au-dessous de 100 millisieverts par an ». Or, d'après la Commission internationale de radioprotection, qui n'est pas « réputée être anti-nucléaire » selon Bruno Chareyron, il n'y a pas de seuil d'irradiation au-dessous duquel on peut considérer qu'il n'y a aucun impact sur la santé. Cet organisme préconise, si possible, de ne pas dépasser 1 millisievert par an. « C'est tout le débat sur l'exposition à des faibles doses qui est posé », rappelle Bruno Chareyron.

Les médecins ne peuvent pas parler

En attendant, le CRMS a déjà implanté neuf stations de mesures à Fukushima et une à Tokyo. A leur tête, des citoyens japonais comme Wataru Iwata qui se mobilisent pour faire bouger les choses. Ils ont appris à mesurer la radioactivité là où ils vivent, sur les aliments, dans les cantines, les surpermarchés... mais aussi sur eux. Depuis octobre dernier, 3000 personnes ont été ainsi contrôlées.

Le CMRS organise aussi des consultations avec des médecins extérieurs à Fukushima. Impossible autrement : « Les médecins de la ville subissent des pressions, déclare Wataru Iwata. Nous avons des témoignages de mères notamment, qui prouvent qu'on leur a demandé de ne rien dire quand elles leur posent des questions sur les répercussions éventuelles de Fukushima sur la santé de leurs enfants. C'est pourquoi nous ne pouvons pas faire appel à eux ».

En juin 2012, le CMRS organisera une conférence internationale sur Fukushima à Tokyo. Histoire de briser le silence sur un drame qui est loin d'être terminé.

Pour plus d'informations :

Dossier spécial Japon sur le site de la Criirad

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