Des nez rouges en pays tourmentés

Depuis dix ans, les artistes bénévoles de Clowns sans frontières sillonnent les pays endeuillés par la guerre ou marqués par la misère. Dans leurs bagages, outre leur panoplie de comédien, ils emportent des centaines de petites boules, autant de nez rouges. Leur seul but, susciter le rire et la joie, laisser derrière eux un peu de rêve. Ils célèbrent cette année leurs dix ans d'existence en publiant un livre*. Antonin Maurel, fondateur de l'association, y raconte leur aventure.

Il y a des pays où les rires des enfants se sont tus bien avant le chant des oiseaux. Des pays où, après le spectacle, alors qu’ils croient être parvenus au bout de l’émotion, celle d’avoir fait rire le parterre des gosses, les clowns se trouvent témoins d’une autre émotion, celle des parents : « Nous avons vu des hommes et des femmes pleurer en voyant rire leurs enfants. Ils se rendaient compte que la joie les avait abandonnés depuis longtemps, très longtemps parfois. » Antonin Maurel est le fondateur en France de l’association Clowns sans frontières. C’est son ami le clown catalan Tortell Poltrona qui lui en a soufflé l’idée. Tortell a joué en Croatie dans les camps de réfugiés et de déplacés pendant la guerre des Balkans (1993). A son retour en Espagne, il fonde l’association Payasos sin fronteras et fait appel à son ami Antonin Maurel, qui travaille alors à Barcelone avec la troupe Els comedians, pour créer une association similaire en France. A la fin de l’année 1993, alors que le conflit se poursuit dans les Balkans, Tortell et Antonin montent tous deux une expédition commune dans la région de Split. Ce sera le baptême de Clowns sans frontières.

Si, aujourd’hui, l’association peut compter sur l’appui de 450 artistes bénévoles, si les membres des troupes les plus créatives et les plus célèbres du théâtre vivant (théâtre du Soleil, Nouveaux-Nez, cirque Plume) ont participé aux expéditions, ses débuts ont été très modestes : « Je partais avec mon frère, ma mère, ma femme. On n’apparaissait pas très crédibles. Certains officiels rigolaient en nous voyant arriver. Ils trouvaient le projet dérisoire et folklorique. »

Jérôme Savary le soutient et l’encourage, ainsi que le professeur Minkowski. « C’est lui qui nous a parlé des bienfaits des endorphines sécrétées par le rire. Sans nous prendre pour des thérapeutes, nous savons depuis que nous aussi nous faisons du bien. » Et tout le monde s’en rend compte partout où passent les clowns : « On pense toujours aux sacs de riz, aux vaccins, mais avant nous personne ne venait voir les enfants avec juste de la joie et de la musique. » Depuis la première expédition, en Croatie, l’association s’est rendue en Bosnie, en Albanie, en Moldavie, au Guatemala, au Costa Rica, au Nicaragua, en Argentine, dans les camps de réfugiés de la bande de Gaza et de Cisjordanie, du Liban, en Inde, en Afghanistan, à Madagascar. Clowns sans frontières est parfois sollicitée par des Ong

locales ou d’autres associations déjà sur place. Elle a ainsi travaillé en partenariat avec Médecins du monde, Médecins sans frontières et Vétérinaires sans frontières. Chaque expédition donne lieu à la création d’une troupe éphémère : « Entre 5 et 9 artistes, pas plus. Ce n’est pas si simple, car il existe toutes sortes de clowns – de théâtre, de rue, de cirque – et ils ne se mélangent pas forcément. »

Une vingtaine de spectacles, tous inédits

Les séjours durent quinze jours en moyenne, le temps de donner une vingtaine de spectacles, tous inédits. Le public privilégié de ces compagnies d’un jour, ce sont les enfants contraints de vivre dans des milieux clos : ceux des bidonvilles, des camps de réfugiés, des prisons et des orphelinats. « Des endroits, dit Antonin, où il n’y a souvent jamais eu de spectacle avant le nôtre. »

Partout, après le spectacle, les clowns distribuent les nez rouges. « On ne le fait pas n’importe comment, par exemple en en jetant une poignée dans la foule. On essaye d’avoir une relation d’individu à individu. De montrer à l’enfant que lui aussi peut faire le clown. On sait que le rire ne va pas changer le monde, mais comme le rire est le propre de l’homme, on renforce son humanité partout où l’on va. »

Humainement, ces expéditions signifient une prise de risques pour les artistes : « On marche souvent sur des œufs et il nous faut un maximum de délicatesse. Penser par exemple à bannir les jeux avec l’eau ou la nourriture quand nous jouons dans des endroits où l’eau et la nourriture manquent. « Très modestement, les compagnies font œuvre utile : « Dans les pays arabes, nous montrons qu’un jeu d’acteur avec des femmes, comédiennes ou trapézistes, cela n’a rien de déshonorant. »

De ces séjours trop brefs où la troupe passe d’un camp à l’autre, d’un bidonville à l’autre, « on retire parfois un sentiment de frustration ». C’est pourquoi Clowns sans frontières peut aussi proposer, même si ce n’est pas sa vocation première, des ateliers de sensibilisation aux disciplines artistiques, en partenariat avec des intervenants locaux.

Dans le sud du Liban et dans la bande de Gaza, l’association a animé des ateliers de musique ou « de magie ». En Roumanie, où Clowns sans frontières s’était rendue dès 1997, une tournée parmi les enfants des rues avait donné lieu à la création d’un spectacle avec eux. Une école du cirque en était issue, puis une troupe, les Enfants de Parada. Depuis 1998, tous les ans, les Enfants de Parada participent au festival Châlon dans la rue avec leur propre spectacle.

* Clowns sans frontières. J’ai dix ans, Magellan & Cie, 35 euros. Les fonds récoltés contribueront à financer les futures expéditions. Clowns sans frontières, 70 bis, rue de Romainville, 75 019 Paris.Tél. 01 42 01 14 14.

Site internet : www.clowns-sans-frontieres-france.org

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