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La Sécu a 70 ans...

Didier Tabuteau : « Il faut entreprendre une reconquête de la Sécu »

A l'occasion du soixante-dixième anniversaire de la Sécurité sociale, Viva a interviewé Didier Tabuteau, responsable de la chaire santé à Sciences-Po Paris.

 

La Sécu a 70 ans. Est-elle toujours la même ?

Sur son organisation, oui. C'est en effet le Conseil national de la Résistance qui va poser en 1944 le principe d’une sécurité sociale. L'assurance-maladie telle que nous la connaissons naît en 1945. Elle avait, dès son origine, deux ambitions : l'universalité – tout le monde devait avoir la Sécu –, et la volonté de réaliser cette généralisation dans un cadre professionnel. Dès le départ, c'est toute l'ambivalence de notre Sécurité sociale : son caractère à la fois universel et professionnel, qui subsiste aujourd'hui.

Pourquoi ce choix d'inscrire l'assurance-maladie dans la sphère professionnelle ?

Parce que, dans les années 1930, les assurances sociales françaises se sont mises en place autour du monde du travail, selon un système de cotisations sociales dit «bismarkien». A partir de 1944, et jusqu'à sa généralisation, en 1978, la Sécu sera peu à peu étendue à toutes les professions (salariés du privé, artisans, commerçants, agriculteurs…). L'universalité de la Sécu ne sera véritablement atteinte en France qu'en 2000 avec la création de la Cmu (couverture maladie universelle). Dès lors, et pour que tous les Français aient accès à la Sécu, on sort de la logique purement professionnelle.

La Sécu joue-t-elle toujours bien son rôle de protection sociale ?

Il n'y a pas plus protecteur que la Sécurité sociale. Elle vise à permettre l'accès de tous aux soins et à la prévention. L'universalité de la Sécu fait qu'il existe une mutualisation optimale entre les bien-portants et les malades. C'est toute l'efficacité de ce système. Il permet de prendre en charge les Français qui ont les pathologies les plus lourdes, c'est-à-dire les malades chroniques, qui représentent près de 70 % des dépenses de l’assurance-maladie. Solidaire, cette institution est en plus performante en termes économiques, puisque les frais de gestion de l'assurance-maladie sont de l’ordre de 5 %.

Pourtant, il existe aujourd'hui un vrai problème d'accès aux soins ?

La Sécu protège, en effet, de moins en moins. Si, globalement, elle prend bien en charge les cas lourds (hospitalisation ou malades chroniques), les soins courants, eux, sont remboursés à moins de 50 %. De plus en plus, l'assurance-maladie obligatoire se décharge des risques, considérés à tort comme «petits», sur les complémentaires santé et se concentre sur les risques les plus graves. C'est en 2004, avec la création de l'Unocam, que l'on a entériné le schisme des assurances-maladie. Dès lors, les complémentaires santé ne viennent plus seulement compléter les remboursements de la Sécu, elles sont reconnues comme des acteurs à part entière du système de santé et mises sur le même pied que l'assurance-maladie obligatoire.

Avec l'Ani (accord national interprofessionnel), qui va généraliser les complémentaires santé à tous les salariés, va-t-on changer de système ?

Considérablement. Si on peut se féliciter de cette avancée sociale pour les salariés, les effets pervers sont redoutables ; cet accord va fortement accroître les inégalités sociales de santé. Avec l'Ani, on va mutualiser dans des contrats collectifs, financés en partie par les employeurs, les assurés sociaux ayant un emploi, et leur protection sera d'autant meilleure qu'ils seront cadres ou employés dans des secteurs prospères, avec de bonnes conventions collectives. Ces contrats, protecteurs, sont en outre soutenus par des aides fiscales et sociales. De l'autre côté, les chômeurs et les retraités, dont les risques de santé sont plus importants, devront prendre une assurance complémentaire individuelle, plus chère, non aidée fiscalement. Par ailleurs, l'Ani peut inciter l'assurance-maladie à se décharger plus encore sur les complémentaires santé, pénalisant encore davantage ceux qui sont hors du monde professionnel.

Que préconisez-vous ?

Il faut entreprendre une reconquête de la Sécu afin que celle-ci couvre au moins 80 % des dépenses maladie pour tous les Français, et, pourquoi pas, 90 % à l'image de ce qui existe en Alsace Moselle ! D'abord, parce qu'il s'agit d'un système efficace, mais en plus parce qu'il est juste, puisque chacun cotise en fonction de ses revenus et reçoit en fonction de ses besoins. Ce n'est pas le cas avec les assurances complémentaires, inégalitaires puisque les tarifs ne dépendent pas des revenus, du moins dans les contrats individuels, et que les cotisations croissent avec l'âge ou avec les charges de famille. En tout cas, si on persiste dans ce choix de donner plus de poids aux complémentaires santé, il faut, au moins, que les aides sociales et fiscales affectées aux mutuelles d'entreprise soient redirigées vers ceux qui sont exclus du système, c'est-à-dire les chômeurs de longue durée et les retraités.

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